Hélène s’assit à la caisse pour rendre sur un billet de cinquante francs des coupures qu’elle prenait dans le tiroir, du bout de ses doigts. Devant l’amie de Woronslas, « rendre la monnaie » lui paraissait un geste humiliant. Les deux femmes échangèrent encore quelques mots aimables ; mais elles s’étaient jugées l’une l’autre et se déplaisaient. Hélène soupçonna quelle secrète curiosité avait induit cette dame à venir voir ce qu’elle était. Jules, qui suivait toute la mimique sans deviner le jeu des sentiments qu’elle couvrait, estima qu’Hélène savait mal achalander son magasin.
Bernard, de son côté, servait un prêtre d’une prestance imposante, dont la figure sèchement jaunie lui rappela celle d’un vieux domestique qu’il louait jadis pour servir à table les jours de réception. C’étaient les mêmes lèvres correctes, les mêmes petits yeux gris, furtifs et vigilants, mais refaits par la dignité autoritaire d’un sacerdoce jadis ambitieux.
Ce personnage, pendant que Bernard lui cherchait dans un catalogue l’éditeur d’un recueil de sermons commode « pour le ministère », inspectait les êtres de la boutique, les volumes alignés sur les rayons. La dame en rouge dut le choquer ; il affecta, jusqu’à ce qu’elle fût partie, de tourner le dos au comptoir. Un exemplaire, mis en évidence sur une table, de Madame Bovary, capta son attention et le scandalisa. Comme Bernard le priait de recommander sa maison au clergé du diocèse, il fit un signe bénin de consentement ; mais, infléchissant un coup d’œil subit vers le livre pestilentiel, il eut l’air de le découvrir, fronça les sourcils.
— Voulez-vous, monsieur, me permettre un bon conseil ? Nous ne demandons qu’à vous être utiles. Toutefois, il ne faudrait pas, si vous souhaitez une clientèle honnête, héberger des ouvrages pornographiques comme celui-là, un roman où l’Église est bafouée dans la personne d’un très brave curé de campagne.
— Pornographique ! s’exclama Bernard malgré lui. N’exagérez-vous point, monsieur le Chanoine ? — il lui donnait, à tout hasard, du chanoine. — J’ai peine à voir en Madame Bovary autre chose qu’un chef-d’œuvre d’une écrasante moralité et magnifiquement conçu.
— Il y a des scènes, insista l’abbé qui baissa la voix, des scènes immondes… En somme, vous ne le laisseriez pas lire à vos filles.
— Le bon Flaubert ne l’a sans doute pas écrit pour elles.
— Êtes-vous bien sûr qu’elles ne l’ouvriront jamais en votre absence ? Et quand vous l’aurez vendu, savez-vous entre quelles mains il tombera ? Aristote le disait : « Lorsqu’on jette un caillou dans un torrent, on est responsable de toute l’écume que ses bonds peuvent faire gicler. »
— Monsieur le Chanoine, répondit Bernard du ton le plus respectueux, je n’ai guère lu Aristote. Mais vos avis sont d’un grand poids. A l’égard du livre incriminé, je constate un fait : il existe ; c’est un roman, je vous le concède, où la vie sensitive opprime la spiritualité. Les personnages sont lamentables. Ainsi le voulait la misère de l’époque. Cependant, c’est un livre immense par les vérités qu’il implique. Vaudrait-il mieux, selon vous, qu’il n’existât pas ?
L’abbé sembla, une seconde, ennuyé de l’objection ; ensuite, appuyant d’un geste dur son arrêt :