— Eh bien ! oui, monsieur, malheur au livre par qui le scandale arrive. Mieux vaudrait pour lui ne pas être. Et, plus l’auteur est persuasif, plus il est dangereux.

— Alors, s’obstina Bernard, vous préférez à Madame Bovary quelque roman terne et mort-né qui ne suggère aucune pensée coupable, parce qu’il ne fait penser à rien ?

— Vous me comprenez mal. Je souhaiterais une Bovary expurgée, une Bovary qu’on pût lire sans brûler des pages. Vous savez le précepte de saint Paul au sujet des hontes charnelles : Que ces choses-là ne soient même pas nommées parmi vous…

— On se contente de les faire, intervint derrière eux un client irrité de ce colloque.

Bernard se retourna, vit l’œil sardonique d’un bourgeois décoré du ruban violet qu’une barbiche grisonnante attachée à une mâchoire en galoche stigmatisait d’une laideur de bouc. L’ecclésiastique foudroya d’un regard d’indignation l’interrupteur et sortit sans riposter. A son port de tête, à la contenance de son dos, Bernard le sentit lourdement hostile. La librairie Dieuzède serait notée comme un lieu suspect.

Il revint à l’homme incongru, et, pour lui signifier qu’il désapprouvait son mot cynique, l’aborda d’une façon maussade :

— Que désirez-vous ?

— Monsieur, vous avez le renom d’un bibliophile distingué. Je cherche en ce moment un volume assez rare, le Paysan perverti de Restif de la Bretonne avec les eaux-fortes de Binet. Pourriez-vous me le procurer ?

— Restif de la Bretonne, répondit Bernard, ne m’intéresse point, je ne veux pas faire commerce de polissonneries.

Le sarcastique amateur étouffa dans un ricanement sa déconvenue :