— Vous avez raison ; vous gagnerez plus à vendre des bondieuseries.

Et, comme le prêtre, il se retira en faisant claquer la porte.

Le flot des acheteurs était passé ; Bernard se retrouva seul dans la boutique vis-à-vis de Jules et d’Hélène. Jules aurait pu déchiffrer sur la mine de son beau-frère une invincible tristesse. Mais, des épisodes dont il venait d’être témoin, il ne songea qu’à extraire une conclusion « pratique » :

— Mon vieux, dit-il à Bernard, tu n’es pas encore commerçant. Tu milites pour des principes, quand tes intérêts sont en cause. Tu passeras pour un toqué et tu mettras tout le monde contre toi. Il faut que ta clientèle te croie à son niveau. Sinon, les gens de droite comme ceux de gauche te fusilleront. Tu vendrais de la benzine ou du saindoux, tes denrées ne porteraient la couleur d’aucune opinion. Mais des livres ! Tu alimentes un certain public ; bourre-le de la pâtée qu’il exige. Et, surtout, garde-toi d’humilier des gens qui tiennent à leur merci votre pain à tous. Ce que tu veux, il faut le vouloir et rien d’autre.

Jules s’était étendu sur le canapé ; sa main gauche derrière la nuque, il laissait pendre la droite qu’il remuait nonchalamment, et débitait ces conseils d’une voix négligente, en homme supérieur qui se prête à condescendre. Jamais on n’eût supposé que la gêne où se débattaient les Dieuzède était son œuvre à lui. Hélène, assise près du canapé, l’approuvait par des hochements de tête impératifs :

— Je m’épuise à le répéter : Bernard ne sait pas être de son temps.

Bernard se promenait, piqué d’une sourde agitation. Les critiques de Jules et d’Hélène, s’ajoutant au reste de ses amertumes, le révoltèrent ; il s’arrêta, croisa les bras ; sa parole, d’habitude si pondérée, dévoila soudain des rudesses presque terribles.

— Tu dis vrai, je ne suis pas de mon temps, et je m’en fais gloire. Toi, non plus, Jules, quand tu as rempli ton devoir de soldat, tu n’étais pas de ton temps. Être de son temps, c’est avoir le croupion au chaud dans tous les fumiers et s’y trouver bien. C’est, en face de la bêtise et du vice, observer le lâche silence. Quand un homme danse avec les autres devant le taureau d’or qui ne sera plus désormais qu’un mannequin gonflé de sale papier, il est de son temps. Quand il trépigne Dieu et les choses du ciel, il est de son temps. Oh ! je sais, vous me direz que je vois en sombre parce que nous avons des ennuis. Les âmes sublimes ne sont pas mortes ; la guerre a révélé jusqu’où les héroïsmes peuvent être tendus. Des millions d’humains donnent leur sang, ils le donnent. Seul, le sang ne se vend pas. Mais la guerre finie, que subsistera-t-il de leurs exemples ? J’aperçois la horde des profiteurs, et, vorace autour d’eux, le peuple embourgeoisé agiotant, ripaillant. La France de demain ressemblera au fils prodigue tel que je le retrouve sur un vitrail de la cathédrale, courbé parmi les pourceaux dont la pitance lui fait envie. Les pourceaux brillent comme de l’argent. Je crois au retour du fils prodigue dans la maison du père, mais après quels abaissements et quelles agonies !…

— Mon pauvre Bernard, interrompit Jules, cherchant à ne point s’emporter, pourquoi donc blasphèmes-tu l’argent ? Sans lui, tu ne peux pas être heureux. Je vous connais, Hélène et toi ; vous êtes des natures délicates qui ont besoin d’une triple clôture entre elles et les brutalités des contacts quotidiens. Le jour où ton aisance te reviendra, tu estimeras le pourceau d’argent bon à engraisser et à ménager pour la paix de tes jours terrestres.

— Non, détrompe-toi. L’illusion est finie. Je n’ai plus foi dans l’argent. Même si je paraissais en ravoir, j’en userais comme s’il n’était pas à moi, comme s’il n’était rien. Et il n’est rien, il n’a jamais rien été qu’un signe fictif, instable, éphémère. Un homme peut-il vraiment dire : ceci est mien ? Tout à l’heure l’ennemi surviendra, brûlera sa maison, ruinera ses terres, le laissera nu comme un pieu, n’ayant plus à soi que la vermine de son indigence. J’ai cru avoir des titres ; qu’est-ce qu’ils valent ? Dans le chaos où nous roulons, nous sommes moins en sécurité qu’un nomade dans sa cahute. Le monde, tant qu’il n’aura pas replanté ses assises sur l’éternel roc angulaire, vacillera entre les vertiges d’une fausse paix crapuleuse et les épouvantes de la barbarie.