— En attendant, poursuivit Jules peu sensible à ces prévisions « apocalyptiques », le problème est de tenir jusqu’à ce que le caoutchouc se vende au minimum trois shellings la livre anglaise. Dès maintenant, je vais remettre sur pied notre affaire. Elle avait en sa charpente, comment dirais-je ? un loup…
— Oh ! plus d’un, murmura Bernard.
— … L’insuffisance des capitaux. Nous allons y porter remède.
Jules déroula son projet : aussitôt remis de sa blessure et réformé, il constituerait une Société anonyme par actions ; il chercherait un banquier qui, moyennant une participation avantageuse, décidât ses clients à souscrire en espèces la moitié du capital, six cent soixante quinze mille francs. Les anciens associés n’auraient pas à verser un centime ; chacun d’eux recevrait un certain nombre d’actions d’apport équivalant à la moitié de ce qu’il avait, au début, effectivement engagé. Deux mille deux cents actions de cent francs reviendraient donc à Bernard. Lorsque la hausse du caoutchouc, prochaine comme celle de toutes les matières premières, aurait donné la vogue à cette valeur, lorsque Jules, revenu sur les lieux, fouetterait l’essor de l’exploitation qui n’était pas délaissée, les Dieuzède, s’ils voulaient récupérer l’indépendance de leur fortune, trouveraient sans peine acheteur pour leur paquet de titres.
Jules, sans quitter sa pose indolente, déployait ces perspectives avec une décisive certitude. Hélène ne lui demanda pas où et comment il obtiendrait le concours du banquier rabatteur de fonds. Elle écoutait son frère comme s’il eût touché les cordes d’une harpe enchanteresse. Elle ne pensait plus aux infirmités qu’il traînait. Elle croyait en son espérance, parce qu’elle avait besoin d’espérer le terme d’une gueuserie insupportable.
Bernard demeurait un peu froid et distant ; même possible, le redressement financier qu’escomptait Jules prenait pour son expérience de dupe étrillée une figure de mirage. D’ailleurs, ce n’était pas des hommes qu’il attendait une délivrance. Sans doute, l’argent ou plutôt l’appétit de posséder maintenait sur son âme, en dépit de ce qu’il disait, quelque secret pouvoir d’habitude. Le renoncement n’est facile qu’en idée ; et par quel moyen s’abstraire des nécessités qui bientôt le réduiraient aux abois ? Mais le centre intime de sa vie tendait à se fixer dans des régions immuables où nul accident ne l’accablerait plus. Peut-être aussi repoussait-il des espoirs trop nuageux de peur que la déception probable n’aggravât d’une autre souffrance tout ce qu’il avait à souffrir déjà.
Jules, cependant, regarda sa montre et se leva brusquement.
— Je vous laisse, je vais jusqu’à la poste téléphoner à Dervart. Depuis mon entrée à l’hôpital, il fait le mort. Il doit me supposer fini. Je veux lui prouver que j’existe.
Hélène et Bernard, à cette idée, se lancèrent un coup d’œil lourd d’inquiétude. Hélène, sur-le-champ, prit l’offensive, bien résolue à retarder pour Jules la commotion.
— Téléphoner à Dervart ! Je trouve que tu manques de dignité. Il s’est désintéressé de toi, il ne répond pas à tes lettres. Ne t’occupe donc plus de cet homme, jusqu’à ce que la Société anonyme soit constituée et que tu aies à lui soumettre de fermes résultats acquis.