— Au contraire, j’ai hâte de forcer le monstre dans son antre. Quand j’aurai pu lui faire entendre le son de ma voix, raisonner avec lui, je le ressaisirai, j’en suis sûr, il serait dangereux d’agir sans l’avoir consulté. En tout cas, je tâterai ses dispositions présentes.

— Écoute, expliqua lentement Bernard, ménageant comme une prudente garde-malade les nerfs du trépané, ses dispositions, je puis te les apprendre, et ne t’en émeus point. Dervart, si nous arrivons à désembourber notre carriole, nous reviendra peut-être. Mais ses bénéfices extravagants l’ont grisé ; il a la dureté du triomphateur pour ceux qui sont tombés en chemin derrière lui. Ton affaire a perdu devant ses yeux toute importance ; il se repent de l’avoir soutenue et n’admet plus qu’on lui en parle…

— Qui te l’a dit ? Qui te l’a dit ? cria Jules dont la soudaine exaspération se retourna contre Bernard.

Hélène s’élança vers lui, saisit ses deux mains :

— Voyons, adjura-t-elle, maîtrise-toi. C’est Bernard qui est allé l’autre jour à Paris ; il voulait savoir ce qu’on pouvait attendre encore d’un puissant associé. Nous ne t’avons pas averti, parce que la moindre chose te bouleverse. Dervart l’a très mal reçu, debout, dans l’antichambre ; il s’est plaint d’avoir été trompé par toi. Bernard a pris ta défense. Dervart, sous prétexte qu’on l’appelait au téléphone, a rompu l’entretien…

Jules haussa les épaules ; le marbre de son teint tourna au jaune livide :

— Voilà les réceptions que tu sais t’attirer. Je me doute de quelle manière tu m’as défendu, en me vilipendant ! Et tu t’es bien gardé de m’avertir ; tu savais que j’empêcherais une démarche stupide. Tu es un cachottier, un affreux tartuffe, un traître comme les autres !

Bernard avait prévu ce jet d’invectives ; il s’était promis de tout essuyer d’un cœur patient. Sous l’injustice des outrages, sa fierté sursauta ; il se dressa de toute sa hauteur contre Jules et son bras tendu lui désigna la porte.

— Tais-toi, enjoignit-il, ou je te mets hors de la maison. Tu nous as précipités dans la misère ; je t’ai pardonné. J’ai subi, à cause de toi, les affronts d’un Dervart. Maintenant, tu m’insultes. C’est trop, c’est trop !

Une riposte de folie haineuse convulsa les regards de Jules. Hélène, prenant son parti, saisit violemment Bernard pour l’éloigner. Au milieu de l’altercation, une petite dame, entre deux âges, emmitouflée, malgré le printemps, de fourrures ondoyantes, s’était insinuée, d’une démarche serpentine, dans la librairie ; et, coiffant d’un face à main son nez pointu, examinait, l’air mi-narquois, mi-craintif, cette incompréhensible tragédie.