— … La chair, acheva Sir Macdonald, et la naïveté de son mot provoqua une hilarité contenue.

— Les bonnes choses sont faites pour être savourées, confirma Mme Surin, en même temps qu’elle entamait un baba juteux.

— Ne trouvez-vous pas, mon ami, osa protester Dareste, que nous sommes des monstres de nous régaler pendant que nos prisonniers crèvent de faim ?

— Chacun son tour, répondit Glenka. Aux Dardanelles, nous mangions des confitures pleines de mouches. Le sable craquait sous nos dents ; il y avait de la cendre dans notre boule de son. Demain, peut-être, nous recommencerons ailleurs. Ce soir, prenons les joies, puisqu’elles se laissent prendre. C’est l’Ecclésiaste qui l’enseigne : « Jette ton pain sur les eaux passantes ; au bout d’un long temps, tu le retrouveras. »

— Pourquoi les forts, j’entends les heureux, moralisa Jules oubliant les menaces de son infirmité, aliéneraient-ils une part de leurs jouissances au profit des misérables ? En ont-ils même le droit ?

— Nous sommes tous des faibles, s’exclama Bernard, et si les souffrances des autres nous laissent insensibles…

Mais sa réflexion s’étouffa parmi la rumeur générale. Le docteur Fauchard nommait une dame célèbre qui, par une cynique impudence, avait offert à une autre deux cent cinquante mille francs pour qu’elle divorçât et lui concédât, en toute propriété, son mari. Mme Macreuse essayait d’excuser ce marchandage :

— Au moins, celle-là ne cache pas son jeu… Et, regardant très en face Hélène indignée, elle poursuivit :

— Avouez-le, madame, une femme qui se respecte ne doit avoir un amant que si sa fortune l’assure de ne rien lui coûter.

Hélène riposta, plus acerbe qu’il n’aurait fallu :