— Un artiste, répliqua Bernard qui croyait devoir défendre un hôte, un ami, ne peut pas ressembler à tout le monde. Un artiste sans excentricités serait comme un dromadaire sans bosses.
— Il avait de bien beaux lys, exprima, pour ne pas rester muette, Hélène.
La flûte lasse d’un rossignol, dans les tilleuls du jardin, gémit et se tut.
V
Le surlendemain de la fatidique soirée, Bernard, en prévision des deux échéances prochaines, du trimestre qu’attendait Bonfils et de la traite remise d’avril à juillet par Durel, alla retirer au Crédit Lyonnais la moitié de son chétif dépôt.
Devant le guichet de la caisse, il se trouva vis-à-vis d’un prêtre long et raide dans une douillette cossue ; sa mine de vieux citron, ses lèvres sèches, ses yeux en vrille lui firent reconnaître le client qu’avait scandalisé Madame Bovary. Par un scrupule de politesse il souleva son chapeau ; l’abbé toucha le sien, comme il eût salué un inférieur tenu à distance, et détourna la tête avec une rogue antipathie.
Bernard n’en eut aucun émoi, sachant de quel personnage sa vocation d’être humilié lui infligeait la rencontre.
L’abbé Ragot, — il l’avait appris de Toustain, — était le fils cadet d’un meunier sarthois riche et d’une féroce ladrerie. Les gens du pays racontaient que le fils aîné de cet homme, ayant fait au régiment quelques dettes criardes, était venu supplier son père de lui avancer vingt louis ; et, comme le meunier, au lieu d’ouvrir sa bourse, le chargeait d’invectives, ce garçon, faible de cervelle, courut se jeter dans la rivière près de la roue du moulin. Un chemineau demanda cent sous pour plonger et repêcher le cadavre.
— Cent sous ! Dame non ! répondit le père, il remontera ben tout seul.
Ce bourreau d’écus était mort, et l’abbé Ragot devait à son héritage une indépendance d’allures dont ses confrères ne lui savaient pas trop bon gré. Dans une ville où le clergé gardait le pli des dignes attitudes, on lui reprochait de spéculer cyniquement, de s’asseoir sous le hall des banques, étudiant la cote, à l’affût des bruits de bourse. Il semblait entrer là comme en sa véritable église. Afin de pallier sa passion cupide, il affectait une impeccable rigueur doctrinale, des sévérités d’intégriste. Il cherchait à prendre figure, dans le diocèse, de quelqu’un d’important ; depuis la guerre il s’offrait parfois à suppléer, auprès d’élégants auditoires, les prédicateurs mobilisés. Ses ministères pieux ne l’empêchaient pas de suivre d’un œil averti la hausse ou la chute des valeurs. Ce matin, il venait empocher la plus-value d’un titre métallurgique, monté de cinq cents francs à quinze mille, et qu’il croyait vendre au bon moment.