Bernard vit les quinze billets de mille glisser des doigts du payeur aux mains expertes du prestolet boursicotier et dans les profondeurs de sa soutane. Le rapide spectacle l’attrista ; il aimait les prêtres et se faisait de leur mission un très pur idéal. Mais une pensée plus personnelle appesantit son déplaisir : cette liasse qui gonflerait stérilement le portefeuille d’un joueur scandaleux, s’il en avait disposé lui-même, aurait été la délivrance des siens ! Et, quand le mauvais riche repassa devant lui, hargneux, comme pressé de fuir son contact, pour la première fois Bernard eut à réprimer un sentiment pareil à l’envie du pauvre, à une révolte contre l’apparente iniquité des répartitions temporelles.
La contenance hostile de l’abbé Ragot lui démontrait aussi que, certainement, cet ecclésiastique avait discrédité de son mieux la librairie. Voilà pourquoi les acheteurs bien pensants demeuraient si clairsemés ! Jules avait donc raison : Bernard n’était pas fait pour le commerce ; Bernard ne réussirait pas !
Cette probabilité : Je ne réussirai pas, devenait écrasante en face d’un chaotique avenir. Si la guerre durait encore un an, même six mois, les Dieuzède se verraient, pour avoir du pain, réduits à vendre, — et comment ? — bribe à bribe, les restes de leur mobilier. A moins que Fergus Fergusson ne fût le sauveur, après avoir été la cause initiale du désastre… Mais comprendrait-il ? Et que voudrait-il faire ?
Bernard avait beau vouloir, dans son indigence, « porter la mort du Christ ». Il la portait, parce qu’il ne pouvait faire autrement ; s’il avait palpé dans sa main les quinze mille francs de l’abbé Ragot, son énergie d’abnégation se fût vite détendue.
Un surcroît de contrariétés et de dépenses allait, pour l’heure, éprouver sa vertu. Mme Restout, la mère d’Hélène, aux prises, tout l’hiver, avec une sciatique, n’avait encore pu venir embrasser Jules. Plus gaillarde au temps chaud, elle devait, aujourd’hui même, dans l’après-midi, débarquer du train de Brest, et manifestait l’intention de séjourner, une huitaine, chez sa fille.
Bernard n’espérait de sa visite que des amertumes. Inconsolable de la ruine d’Hélène, Mme Restout jetterait les hauts cris à l’aspect du pitoyable magasin et des chambres. D’avance, il l’entendait qualifiant de « clapier » la maison et se retournant contre lui, méprisante, d’un air accusateur. Mme Restout, c’était Paulette, sans la drôlerie de Paulette. Du matin au soir, elle piquerait sur son gendre, comme sur une patiente pelote, des épithètes malignes ou des plaintes acérées. S’il regimbait, elle se vengerait en aigrissant Hélène, en la déprimant vers d’affreuses prévisions. Elle irriterait ses appétits de luxe, contraints et mal corrigés.
La présence de sa belle-mère serait, au surplus, une charge pour leur gêne : il faudrait recevoir Jules, avec elle, à leur table. Et qui servirait ? Mme Couaneau, sans doute prévenue par une indiscrétion de Paulette que, désormais, on l’emploierait le matin seulement, avait fait exprès d’arriver trois quarts d’heure en retard. Hélène s’était fâchée ; sur quoi, la femme de journée, insolemment heureuse de mettre dans l’embarras « des patrons », avait crié très fort :
— Vous n’êtes pas contente ! Eh bien ! moi non plus, et je m’en vas ! Une boîte comme la vôtre, j’en suis saoule.
— Partez, lui avait sèchement répondu Hélène, trop fière pour déchaîner son indignation.
Et Mme Couaneau était partie, faisant claquer la porte, sincère enfin dans son adieu, secouant sur le seuil de cette maison la poussière de ses savates et l’humiliant souvenir des bontés subies. Plutôt que de laisser croire à Mme Restout qu’ils en étaient à ne plus s’adjoindre même une laveuse de vaisselle, les Dieuzède prendraient donc la première venue, une voleuse peut-être ou une gourgandine.