Quand sa belle-mère arriva, Bernard essaya d’oublier ses pronostics moroses. Vue en passant, Mme Restout paraissait une femme agréable : elle était mince et vive, point trop fanée ; des frisons neigeux cachaient au bas de ses tempes les flèches de ses rides ; ses joues poudrées avivaient le bleu vert de ses prunelles pétillantes ; on ne se doutait pas quel genre de malices décochait sa bouche menue, discrètement peinte et que maintenaient en arc pincé des fausses dents posées à merveille. Fille d’un gentilhomme poitevin et apparentée à l’amiral de Hautecloque, elle avait épousé un simple commissaire de la marine ; sa dot, aussi maigre que celle d’Hélène, écartait de sa personne les prétendants titrés. Mais elle rebattait les oreilles à son mari, — et à qui voulait l’entendre, — des grands noms de ses ascendances.

En pénétrant dans le magasin, suivie d’Hélène et de Paulette, après avoir concédé sa joue au baiser de Bernard, embrassé Adèle et Charles sans tendresse, elle ridiculisa d’un coup d’œil acerbe la poutre en saillie du plafond, et prit un ton d’aimable persiflage pour observer :

— C’est tout à fait champêtre, cette solive !

— N’est-ce pas, ma mère ? répliqua Bernard avec la volonté d’être jovial. On pourrait y pendre des vessies de porc ou des chapelets d’oignons.

— On pourrait s’y pendre aussi, lança Mme Restout, brusquement sinistre.

Mais, au même instant, Jules survint, et tout s’effaça devant le fils adoré. Sa mère courut à lui plus qu’il ne s’élança vers elle ; à pleines mains, elle saisit sa tête en lui pressant le front d’un long baiser ; elle le contempla, lui sourit comme à un enfant que l’on caresse ; elle reprenait possession du fruit de sa chair, comme si, l’ayant cru mort, elle le tenait entre ses bras ressuscitant.

— Mon pauvre chéri ! C’est bien toi !

Son éperdument ne décelait rien de théâtral ; un autre que Jules l’aurait-il excité chez cette femme égoïste et vaine ? Bernard, une fois de plus, admira l’ascendant magnétique dont Jules subjuguait, même sans le vouloir, la plupart de ceux qui l’approchaient ; sa mère, plus que personne, s’abandonnait à cette fascination ; elle idolâtrait en son fils les puissances de réussite qu’elle s’irritait de n’avoir pas eues.

Il s’assit avec elle sur le grand canapé, et ils s’entretinrent, oubliant presque leur entourage. Elle le complimenta de ses forces revenues, mais ne fit aucune allusion à sa blessure ni aux suites ; elle savait que les apitoiements sur ses infirmités l’exaspéraient. A son tour, il s’informa de son père et s’étonna que M. Restout ne l’eût pas accompagnée. Alors, elle lui rappela quels sacrifices la rigueur des temps imposait à leur vieux ménage. Ne pouvant plus vivre de sa seule retraite, son mari était entré dans une assurance ; un travail énorme lui incombait.

— Et tu le connais. Le devoir avant tout ! Il en est même assommant, le cher homme ! Il ne demanderait pas trois jours de congé…