Un chat, tapi sous une chaise, s’approcha de l’enfant, lui lécha les doigts, et, d’un air d’amitié, faisant le gros dos, la queue en trompette, se frotta contre lui.

« Ils ont pourtant leurs joies », pensa Pauline qui prit le petit dans ses bras et le chatouilla sous le menton pour le faire rire.

— Pensez à nous, dit Edmée à la vieille Rouleau ; nous sommes bien malheureux, vous savez que mon frère est mort…

Cette visite fut pour Pauline comme une descente dans un purgatoire insoupçonné. Que de telles misères fussent possibles, elle le savait par ouï-dire ; comment ne s’en était-elle jamais souciée ? A défaut de compassion religieuse, une simple pitié aurait pu l’incliner vers des humains qui souffrent ; mais son père l’avait imbue de son égotisme bourgeois, méprisant des gueux ; Victorien rapportait tout à soi, et son unique devoir à l’égard de la communauté sociale lui semblait être de faire fructifier ses puissances intellectuelles.

Pauline, en pénétrant chez les Rouleau, venait de découvrir en son passé une nouvelle lacune humiliante. Seulement, au lieu de s’arrêter à des remords stériles, elle conçut le ferme propos de « se donner aux pauvres », et elle en fit à Edmée la confidence.

— Les pauvres, réfléchit Edmée, je les aime trop par inclination naturelle, mais pas assez parce qu’ils sont la figure de tous nos frères affligés à travers le monde, et la figure de Jésus dans sa Passion. Si je les voyais ainsi, je me ferais un honneur, quand Rouleau me montre ses plaies, de les panser moi-même, comme s’y serait plu sainte Élisabeth de Hongrie. Connaissez-vous l’histoire de cette miséricordieuse servante des pauvres ? Il faut que vous la lisiez.

Pauline rentra, l’âme rafraîchie d’une paix où elle sentit l’avant-goût de plus parfaites délices ; de cette heure, sa conversion devint une chose vraiment décidée.

Toutefois, s’il avait fallu pour la conduire au premier seuil de la vie surnaturelle, une année de tourments, la mort de Julien, et les inestimables supplications d’âmes qu’elle ignorait, il lui restait plus d’un doute à résoudre et d’un dégoût à vaincre.

Jusqu’alors elle avait jugé le monde « bien pensant » d’après les Rude et son oncle. Aussi le croyait-elle supérieur à celui dont elle était. Mais Armance lui apprit sur des gens du voisinage, réputés dévots, quelques anecdotes qui l’indignèrent.

Il y avait au bout de la rue, dans une maison décrépite qu’elle louait presque en entier, une vieille fille riche et sordide, Mlle Crépin. Pauline la voyait passer tous les matins, allant à la messe de sept heures, ratatinée sous une pèlerine noire, coiffée d’une capote de forme archaïque, et marchant en zigzag, comme si elle cherchait, entre les fentes des pavés, des louis d’or perdus. Mlle Crépin, qui passait pour millionnaire, accroissait ses revenus par des spéculations habilement conseillées ; elle participait à la fureur d’agiotage dont était possédée cette petite ville de rentiers oisifs ; et l’on racontait qu’en un seul mois la hausse des cuivres lui avait valu trente mille francs de gain. Elle se mêlait d’œuvres charitables, mais appliquait au bien des pauvres les principes qu’elle suivait pour le sien propre ; elle plaçait l’argent recueilli à leur intention, et, même si elle les savait dans les plus affreuses nécessités, elle les rationnait en aumônes, ne laissait fuir de « leur capital » que des bribes dérisoires.