« Est-ce l’Église vraie du Christ qui engraisse en ses pâturages de pareilles brebis ? Cueille-t-on des raisins sur des épines et des figues sur des ronces ? »
Le lundi, jour de marché, en sortant de bonne heure avec Armance, elle traversa la place de la cathédrale où les merciers tendaient leurs bannes.
— Mademoiselle, demanda la servante, veut-elle que j’entre à l’église pour dire un bout de prière ?
— Oui ; je vous accompagne.
Une messe, à l’autel de la sainte Vierge, justement commençait ; Pauline s’était initiée à l’ordonnance et aux phases du sacrifice ; elle s’agenouilla dans une pensée de vénération émue, se remémorant la parole : « Chaque fois que vous ferez cette chose, vous annoncerez la mort du Sauveur » ; et, sans croire d’une foi pleine à la Présence réelle, son esprit suivait attentivement la succession des rites.
Mais le prêtre qui célébrait briffa l’Introït, la Collecte et l’Évangile avec une vélocité qui la déconcerta.
« Dit-il sa messe pour lui seul ou pour les fidèles qui sont là ? »
Il mettait en ses génuflexions une nonchalance d’habitude presque irrévérencieuse ; pendant le Canon, il traçait des signes de croix sur la patène, éleva l’hostie, puis le calice, ôtait et remettait la pale, tournait les feuillets du missel, se frappait la poitrine, communia comme pressé d’en finir, et, en quinze minutes, la messe fut expédiée. Pauline eut une déception, un froid lui tomba sur le cœur : pour l’homme qui venait de réitérer la Cène, rien ne vivait donc sous les mots et les gestes où il s’identifiait pourtant à Jésus-Christ ? L’accoutumance émoussait-elle à ce point la ferveur ? Et alors, était-ce la peine de pratiquer un culte dont les liturgies, à la longue, se vidaient de toute émotion ?
Lorsqu’elle revit, le samedi d’après, l’abbé Charmoy, elle ne lui dissimula rien de ses désenchantements. Il parut contrarié, mais en prit occasion pour l’éclairer sur ses faiblesses qu’il pénétrait.
— Vous êtes trop impressionnable, la blâma-t-il tranquillement. En principe, ce n’est point tout à fait un mal ; si vous sentiez peu, vous vous seriez endurcie dans l’abstraction, et je ne connais guère d’état plus triste, plus irrémissible. Il faut, néanmoins, apprendre à gouverner vos sentiments, vous faire, comme disent les Provençaux, une tête bien cerclée. Quand vous rencontrerez de mauvais chrétiens, des prêtres négligents… ou même scandaleux, ne vous pressez pas de conclure que l’Église, dont ils sont, est coupable de leur indignité. D’abord, nous sommes plus tentés que les autres, c’est incontestable. Interrogez votre jeune expérience ; vous aviez plus de sécurité, de fausse sécurité, avant le jour où le premier appel d’En Haut vous troubla. On ne mérite pas la grâce sans souffrance, et il est si commode de s’engourdir, au lieu de s’évertuer ! Le démon de la paresse glisse dans nos veines à notre insu ; nos plus belles résolutions font souvent comme ces petits ermitages que sainte Thérèse, enfant, bâtissait en posant les unes sur les autres des pierres qui tombaient presque aussitôt. Cet abbé, dont la messe vous afflige, il ne se doute pas, je crois, de son inconvenance. Il oublie qu’on nous juge sévèrement, plus sévèrement que d’autres, et avec raison parce que jamais la médiocrité, en nous, n’est licite. Mais, vous, soyez plus humble ; chaque fois que l’esprit de critique vous tourmente, même si vos griefs sont justes, appliquez-vous à trouver dans l’œil du voisin une paille et, dans le vôtre, une poutre.