Pauline n’acceptait pas, sans résister, le langage de l’abbé Charmoy ; elle en recevait pourtant la notion précieuse de l’indulgence catholique et acquérait, à son contact, ce discernement des « valeurs » que la raison indépendante oblitère, neuf fois sur dix, par un manque d’équilibre. Le bon sens du prêtre n’était pas simplement le sien ; sa pensée filtrait dix-neuf siècles de certitude expérimentale et de tradition.

Une circonstance inopinée devait bientôt faire sentir à Pauline combien la vie de l’Église s’incorporait à sa vie.

L’oncle Hippolyte, en octobre, se mit au lit ; ce vieillard, jusque-là ferme comme un roc, déclina soudain de telle sorte que sa fin parut prochaine. Il garda quelques semaines encore l’illusion de se remettre, et, le 1er novembre, le ciel étant clair, il dit à sa nièce :

— Un beau jour de Toussaint… Comme en 1840. Si je pouvais sortir demain… Il faut que j’aille à la banque toucher de l’argent… Tu me prépareras mes bottines et mon manteau…

Son grand souci restait de manger le plus possible ; une heure après son repas, il soutenait qu’il n’avait pas dîné et qu’on voulait le laisser mourir de faim. Cependant, la paralysie gagnait ses organes ; il dormait parfois des journées entières, avec une respiration si faible qu’il ne semblait plus devoir se réveiller. Ou bien des hallucinations obsédaient son cerveau dont les artères s’atrophiaient. Il parlait seul, d’une voix sourde et absorbée, dans un délire sans fièvre. Il se croyait invité à des ripailles et répétait durant des heures les mouvements d’un homme qui mâche ou qui boit.

— Je ne crois pas qu’il aille bien loin, fit un soir M. Ardel, peiné de perdre son oncle et davantage de voir la mort assise sur le toit de sa maison.

Une autre anxiété préoccupait Pauline : « Mon oncle va-t-il mourir sans sacrements ? » L’importance involontaire que prenait pour elle un acte religieux l’avertit à quel point la foi devenait « l’os de ses os et la moelle de ses moelles ». Malgré tout, elle n’osait en parler au malade et justifiait sa timidité par des motifs contestables :

« Mon oncle a eu, en somme, une conduite probe. S’il s’est racorni dans des enfantillages d’égoïste et d’avare, il a cru faire son devoir en gagnant bien sa vie. Il n’a jamais eu beaucoup d’idées, et, même, les gens qui en ont, pour lui, sont « des fléaux ». Dieu lui pardonnera, parce qu’il aura beaucoup ignoré. Il s’en va plein de jours, après une vieillesse somnolente et calme. A vrai dire, il aura toujours été un dormant ; son entrée dans l’autre monde sera la réelle naissance d’une âme qui n’a pas vécu. Dois-je l’éveiller avant la lumière ? »

Mais, un jour que son délire avait cessé, comme Pauline, pour l’égayer, parlait de la belle saison où il redescendrait au jardin :

— La belle saison, fit-il, je ne la verrai pas. Je suis au bout de mon rouleau.