Il avait plu avant l’aurore ; sur le mail, où personne ne passait, un vent d’est léger, le « matinal », comme disent les paysans de Bourgogne, agitait dans les feuilles mouillées des platanes la lumière aussi fraîche que la rosée. La nappe verte et claire des frondaisons d’un acacia remuait dans le vivier du ciel ; les rossignols se répondaient à travers les jardins ; une buée fumait sur des massifs de fleurs ; la tour de la cathédrale était rose au soleil montant.

« Tout à l’heure, se disait Pauline, je serai joyeuse comme ces atomes de rayons qui dansent et qui scintillent. »

Mais la perspective de sa confession couvrait encore d’une ombre le bonheur dont elle palpitait. Quoique ses entretiens avec l’abbé Charmoy eussent, d’avance, allégé, pour elle, l’humiliation des aveux, elle entra, presque tremblante, à l’intérieur du confessionnal. L’exiguité noire et nue du recoin où ses yeux ne distinguaient qu’une image de Jésus en croix et la grille fermée d’une planche l’inquiétait comme un accusé qui attend, dans une cellule austère, le moment de comparaître devant un juge infaillible. Elle entendit l’abbé Charmoy enfiler son surplis, mettre son étole et s’asseoir : était-ce le même prêtre dont elle connaissait le visage bénin ? Mais, dès qu’il eut ouvert la grille et parlé, elle respira. A chacune des fautes qu’elle énumérait scrupuleusement, il prononçait, pour l’encourager, un : Bien, paisible. Son exhortation fut une parole, moins de reproche que d’espoir grave. Pauline s’étonna de la pénitence facile qu’il lui infligea ; trois psaumes à lire pour dix-neuf ans d’infidélité ! Une critique qu’elle fit taire s’ébaucha en elle, à l’idée d’une indulgence si exorbitante !

Elle lut aussitôt les trois psaumes ; car c’était ceux précisément qu’on récite dans la liturgie du baptême, et, de tout son cœur, elle s’appropria ces versets :

« Seigneur, notre Dieu, comme votre nom est admirable sur la terre ! Votre magnificence est élevée au-dessus des cieux… Qu’est l’homme, pour que vous vous en souveniez, et le fils de l’homme pour que vous le visitiez ? Vous l’avez établi un peu au-dessous des anges, vous l’avez couronné d’honneur et de gloire, vous l’avez constitué sur les œuvres de vos mains…

« Comme le cerf désire les sources des eaux, ainsi le désir de mon âme va vers vous, ô Dieu !… Quand viendrai-je et quand paraîtrai-je devant la face de Dieu ? Mes larmes ont été, jour et nuit, mon pain, tandis qu’on me disait : Où est ton Dieu ?… »

Elle partit en se chantant comme une mélodie les mots extatiques : Quare tristis es, anima mea ?… Pourquoi étais-tu triste, ô mon âme, et pourquoi me troublais-tu ? Espère en Dieu, puisque tu le confesseras.

Les ailes de sa joie la portaient ; elle aurait couru sur des charbons ardents avec l’illusion de marcher sur des roses. L’espace se faisait bleu comme le vitrail du Paradis, dans la cathédrale ; elle pensait, les yeux dirigés vers le soleil, à la vision de la Sibylle qui aperçut, autour de l’astre, un cercle d’or, et au milieu du cercle une Vierge merveilleuse, portant contre sa poitrine un enfant.

Armance et Antoinette, qu’elle avait invitées toutes deux à son baptême, l’attendaient devant la porte de l’archevêché. Bientôt, le parrain et la marraine arrivèrent avec Edmée et Marthe ; le grand voile noir de Mme Rude et d’Edmée semblait cacher derrière elles le fantôme de Julien. L’abbé Jacques et l’abbé Charmoy les suivirent de près ; le secrétaire de l’archevêque, un jeune prêtre suave et modeste, les fit tous monter dans l’oratoire, une chambre peu vaste transformée en chapelle, et qui faisait songer à ces réduits où les prêtres réfractaires, sous la Terreur, célébraient la messe. Mgr Chênedru, en pluvial violet, entra presque aussitôt ; il s’agenouilla et se recueillit ; on sentait dans son oraison muette qu’il soulevait vers le Très-Haut les misères et l’imploration de tout un peuple ; en baptisant Pauline il restituait au Christ une France qui ne peut cesser d’être à Lui.

Il se tourna vers l’assistance, et s’adressant à la néophyte, montra le prodige des largesses que Dieu, en un seul moment, allait faire pleuvoir sur elle à pleines mains, la veille du jour où les langues de feu étaient descendues, où les sept dons du Paraclet emplirent les apôtres. Il évoqua les voies singulières par où elle avait été conduite ; des allusions chaleureuses et pleines de tact à l’abbé Ardel, à l’influence tacite des Rude, à Julien, à l’abbé Charmoy, touchèrent d’un trait si juste le cœur de chacun que Mme Rude et Edmée rabattirent leur voile devant leur figure, afin de pleurer librement.