Son besoin de se défendre démentait son indifférence affectée ; elle s’endormit avec la lumière des yeux de Julien contre ses yeux ; et elle voyait remuer ses lèvres vermeilles articulant ce blâme qu’elles rendaient suave :
« Ah ! vous n’avez guère le sens de l’amour… »
Au milieu de la nuit, un bruit insolite, venant de la rue, la réveilla : quelqu’un, en bas, près de la porte, secouait ses semelles chargées de neige ; serait-ce son père revenu par un train tardif ? Elle se leva, entr’ouvrit sa porte, et faillit lâcher un cri en reconnaissant de dos Égalité ; une petite lanterne dans une main, ses chaussures dans l’autre, la bonne, rentrant d’une équipée, montait en tapinois l’escalier de sa mansarde.
Pauline se recoucha, bien résolue à chasser le lendemain cette vilaine fille, et indignée d’abord de son hypocrisie ; mais elle se mit à raisonner sur cette escapade :
— Après tout, si tel est son plaisir… De quel droit la condamnerais-je, si ce n’est parce qu’elle est sortie sans permission, et qu’elle pourrait, une autre nuit, ne plus rentrer seule ? J’irais me promener le soir avec un ami qui me plairait, serait-il juste qu’on me lapidât ?
Elle tendit l’oreille, comme si un nouveau bruit allait déranger le silence. A l’intérieur de la maison rien ne bougeait. Dehors, un chien, sans doute en quête parmi des immondices, faisait craquer un os entre ses mâchoires ; des chevaux, dans une écurie, étiraient leur chaîne. La neige avait dû cesser, et la lune se dégager des nuages ; car une clarté fluide glissait par les fentes des volets, et ce ne pouvait être celle du réverbère qu’on éteignait avant minuit.
Pauline cédait au rêve qu’elle venait d’ébaucher : une course dans les bois, sous la lune blanche, à travers la neige muette, indéfinie ; Julien l’accompagnait, et bien que la campagne fût déserte, il lui parlait à voix basse. Subitement, sa conscience se réveilla.
— Quoi donc ! Je l’aimerais ? C’est trop absurde. Un hautain, un ambitieux, et peut-être un instable, comme ils le sont tous… Quand je ne suis pour lui que l’étrangère qui passe, et une mécréante… C’est fini, je ne veux plus le revoir. Mais faut-il être niaise et romanesque ? Je l’ai rencontré trois fois, et déjà je me laisse prendre ! Non, je le reverrai, et je serai froide, méprisante… Qu’a-t-il fait pour que je le traite ainsi ? Hier, du premier au dernier moment il s’est montré plein d’attentions, affectueux comme malgré lui. Si pourtant il me comprenait…!
Son cœur palpita d’une agitation radieuse, des fleurs rouges tremblèrent dans les rideaux de son lit. Mais, tout d’un coup, le demi-jour lunaire vint à s’éteindre, les ténèbres furent totales. Un long frisson lui saisit les épaules. L’angoisse d’un désir impossible à combler la mit en face de sa misère ; elle eut peur de l’ombre, peur de sa faiblesse, se sentit isolée, captive au creux d’un puits noir ; où était-il celui qui la sauverait d’elle-même ? Elle se souvint des enfants à genoux récitant le Pater ; le murmure de leurs petites voix l’avait émue ; que ne savait-elle prier comme eux, comme lui ? Et, dans cette minute de détresse, son orgueil se fondit ; les yeux grands ouverts, elle prononça :
« O Vous que j’ignore, Être inconnu qu’on appelle Dieu, je ne sais qui Vous êtes, ni qui je suis ; si vous êtes, je suis au monde par Vous, c’est Vous qui m’avez créée, comme vous avez fait la neige et le vent. Je ne vous ai rien donné, et vous m’avez tout donné ; Vous me connaissez et je ne vous connais pas ; si Vous venez à moi, je ne puis Vous voir ; si Vous me délaissez, je n’en sais rien. Faites-moi comprendre au moins que Vous êtes, envoyez-moi la paix dont j’ai besoin… »