— Il ne faut pas vous émouvoir, observa Julien. Quand vous recevez un croc-en-jambe, c’est toujours des gens qui se disent vos amis. Les femmes surtout se délectent aux petits jeux des férocités sournoises. Rien n’est plus rare qu’une âme bien née. Quel trésor d’en découvrir une !
Et, se tournant vers elle avec une soudaine effusion :
— Vous, au moins, vous êtes vraie, simple, jamais fardée ; c’est ce qui fait qu’on vous aime.
Pauline, presque interdite, répondit seulement :
— Vous me jugez comme je vous juge ; c’est que vous êtes un grand cœur.
Au coin de la rue Royale, ils se séparèrent. M. Rude avait rendez-vous avec un marchand de tableaux ; il emmena Julien, ayant peu de goût pour se faire valoir et se défendre lui-même ; M. Ardel et Pauline gardèrent Edmée. Pauline méditait l’abrupte et naïve profession d’amitié que Julien lui laissait : assurément, il l’avait préméditée et jetée dans la conversation à l’improviste, par une impatience d’amoureux. Sa phrase, tout un moment, chanta dans sa tête folle ; elle ne vit plus rien des choses qu’elle traversait. Un omnibus, rue de Rivoli, l’aurait écrasée, si son père ne lui eût à temps saisi le bras. Il discutait avec Edmée sur la niaiserie des Parisiens. A Paris, prétendait Edmée, la sottise commune s’atténue, en apparence, sous la vivacité d’allure qu’exige le qui-vive incessant et la défense de soi.
— Allons donc ! répliquait-il ; nulle part, l’esprit d’imitation, autrement dit la suprême sottise, n’est poussé plus loin qu’ici. Sont-ce des femmes ou des pastiches de femmes, ces créatures toutes vêtues sur un patron identique, trottant à la file, avec la même manière de balancer leur bras, de se déhancher ?
Ils entrèrent au Louvre, dans la galerie des peintres du dix-huitième siècle, où le professeur voulait examiner quelques portraits. Pauline retint Edmée devant l’Embarquement pour Cythère. Edmée goûtait fort peu les scènes galantes, et n’admirait de cette toile que la chaude féerie du paysage ; Pauline l’aimait plus qu’elle ne l’osait dire ; elle trouvait surtout charmante la dame qui baisse les yeux en écoutant les douceurs de son cavalier, et aussi l’autre, d’une grâce paresseuse, qui, la dernière, se décide à suivre.
De salle en salle leur guide les entraîna, si bien que toutes deux étaient lasses quand les portes du musée, à cinq heures, se fermèrent. M. Ardel, infatigable, les mena, pour des emplettes, jusqu’à la rue Saint-Denis. Au retour, ils traversèrent en voiture le parvis Notre-Dame, le long des porches de l’église ; celui du milieu restait ouvert ; dans la profondeur des nefs et du chœur tellement sombre qu’il semblait tendu de noir, des cierges brûlaient, des verrières violettes s’éclairaient. Ce fut l’image grave que Pauline emporta de ce second soir à Paris.
Elle voyait, d’une attente heureuse, approcher le moment de gagner la gare et de retrouver Julien. Elle et Edmée, lorsqu’elles pénétrèrent sous le hall, y cherchèrent en vain M. Rude et lui. Victorien rassura Edmée ; mais Pauline prit pour elle-même l’inquiétude de son amie : qu’avait-il pu leur arriver ? Elle essayait de réprimer, d’avance, sa déception, si le voyage se faisait sans Julien ; son désir pourtant se crispait sur l’idée qu’il allait venir. Enfin, trois minutes avant le départ du train les deux voyageurs apparurent, essoufflés, en sueur : le cheval de leur fiacre s’était abattu, une série d’encombrements les avait ensuite retardés.