— J’ai bien cru que nous le manquerions, fit M. Rude en s’épongeant.

— Et moi, triompha Julien, qui regarda Pauline, je savais que nous ne le manquerions pas !

Le soleil s’était couché sur Paris dans une vapeur d’un bleu cendré, sans rayons, et rouge, dit Edmée, « comme un cachet de cire sur une lettre ». On suffoquait encore à l’intérieur des wagons ; Julien, visiblement fiévreux, sortit dans le couloir ; Edmée et Pauline le suivirent. L’express avait dépassé Melun ; à droite et à gauche dormaient des futaies pesantes, d’où sortait la respiration du soir, l’odeur des écorces suintantes de sève, des fougères humides et des sureaux en fleurs.

Il semblait étrange à Pauline de glisser au milieu de ce silence crépusculaire, dans la trépidation orageuse des roues. Un instant, elle perçut, à travers le vacarme, les coups de gorge stridents d’un rossignol. Edmée, qu’un besoin de sommeil accablait, rentra s’asseoir ; Pauline demeura, car Julien lui parlait.

Il lui confiait son penchant pour les longs exodes, mais, en même temps, sa volonté de fixer sa vie autour d’un centre stable. Et il eut une façon de la dévisager, passionnée, sérieuse, qu’elle comprit trop bien. Elle laissa tomber ses paroles dans le silence et se disposait à le quitter.

— Quelle journée splendide nous avons eue ! dit-elle en manière de conclusion. Pourquoi faut-il qu’elle ait une fin ?

— Il y en aura une plus belle pour moi, celle où je pourrai vous dire tout haut : « Pauline, je vous aime… » Si toutefois, je ne vous suis pas indifférent…

Ils se tenaient appuyés contre la porte du compartiment et assez près l’un de l’autre pour que Pauline ne perdît rien de ces mots articulés d’une voix tremblante. Elle s’attendait à son aveu ; cependant la commotion qu’elle en reçut contracta ses lèvres, serra sa gorge ; elle regardait dans le vague et se taisait.

— Non, put-elle dire enfin, mais sans se retourner vers lui, vous ne m’êtes pas indifférent…

Julien planta sur elle l’ardeur tendre et envahissante de ses yeux.