— Ah ! reprit-il plus ferme, je n’ai jamais douté que votre affection répondrait à la mienne. Dès la première heure où nous nous sommes vus, j’ai pensé : « La voici, l’élue de mes songes, celle qui m’est prédestinée. » Je ne vous dirai pas que je vous aime simplement parce que vous êtes belle, et pourtant votre voix seule m’émeut comme le son d’une harpe qui aurait une âme ; de voir le bout de vos doigts ou le balancement de votre robe, tout mon être en frémit. Mais je sens au fond de vous des trésors d’amour et d’intelligence qui me ravissent mille fois plus encore. Une seule chose me désolerait, si je ne mettais mon espoir dans le Christ que vous ignorez, et, cette chose, vous ne l’ignorez pas…
— Je la connais, répliqua-t-elle, dominant son trouble… Si vous m’aimiez plus que tout au monde, vous la négligeriez ; mais je ne peux pas vous en vouloir de mettre avant l’amour d’une femme celui du Dieu en qui vous croyez. Seulement, qu’y puis-je ? La foi est un don ; je l’ai désirée ; j’ai même prié ; elle n’est pas venue ; sans doute, je ne la mérite guère, parce que, si je devenais maintenant chrétienne, ce serait à cause de vous…
— Vous avez prié, dit Julien ; mais souvent ?
— Pas souvent ; une fois, le soir de notre course à Druzy.
— Eh bien ! promettez-moi désormais, chaque soir et chaque matin, d’élever votre désir à Celui qui vous entend…
Elle fit un signe de promesse muette, mais où il devina trop peu d’espérance.
— Il est écrit, poursuivait Julien : « Heurtez, et on vous ouvrira. » Si vous grattez à la porte et vous en allez, est-ce étonnant qu’on ne vous ait pas encore ouvert ? Il faut heurter fort et longtemps, y meurtrir vos mains… En somme, êtes-vous heureuse de ne pas croire ?
— Auparavant, je n’en souffrais point, je me croyais même supérieure aux autres. A présent, je veux savoir, et je ne sais rien. Un rideau opaque s’épaissit entre mes yeux et les mystères que je voudrais atteindre. En pensant à vous, j’ai compris qu’on pût désirer un amour sans lassitude et sans terme…
— Alors, pourquoi tardez-vous à sortir de cette anxiété qui n’est pas un terme ?
— Pourquoi ? Si je vous demandais : Pourquoi n’êtes-vous pas un saint ?… Pourquoi ? Parce que je suis une pauvre âme faible et seule…