— Vous n’êtes jamais seule, protesta Julien ; vous oubliez, sans parler de moi, tous les miens qui prient pour vous, et votre oncle, et les Carmélites, et d’autres, qui, sans vous connaître, supplient la Lumière de descendre en vous. Mais vous sentez votre faiblesse, vous avez faim déjà du Viatique… Ah ! que vous serez heureuse — et moi ! — le jour où vous croirez ! L’air sera léger sur vos épaules ; ce sera comme ce soir d’été, s’il ne devait jamais finir.

Le train, maintenant, courait dans une plaine, près d’une rivière entrevue parmi des peupliers. Des corbeilles de fleurs semblaient dissoutes en ses eaux mordorées ; la rougeur hâlée du couchant brunissait au fond de l’espace ; pourtant, le gazon des berges, les blés jaunissants, les frondaisons des arbres, un clocher bleu sur un coteau, tout conservait une empreinte de clarté, et on eût dit, non que le jour s’éteignait, mais qu’une aurore allait naître.

L’arrêt de Montereau approchait ; Pauline rentra auprès d’Edmée ; celle-ci, sous la lampe, continuait un somme paisible, tandis que les deux professeurs s’égosillaient, mis aux prises par une furieuse controverse. Pauline démêla que son père prétendait prouver l’impuissance de l’Église à ressaisir une suprématie périmée ; mais elle se recueillait dans l’intimité de sa joie. Julien, songeur, s’était assis en face d’elle ; de temps à autre ils se regardaient ; puis elle fermait les paupières et se disait :

« Fais silence, ô mon âme. Une heure pareille, peut-être, ne reviendra plus. »

VII

La journée s’achève lourdement ; des nuages de plomb pendent dans l’air exténué ; sur la petite cour où Pauline, en peignoir bleu, arrose ses plantes, les branches des tilleuls voisins s’affaissent ; elle aperçoit, par leurs éclaircies, les réflexions du couchant livide et fumeux ; un crapaud, contre le mur d’un jardin, réitère sa plainte sonore. Victorien médite, enfoncé au creux d’un fauteuil de toile ; et le vieil oncle, promeneur abstrait, les deux mains dans ses poches comme s’il grelottait, suit d’un œil soucieux les chauves-souris qui décrivent de grands cercles autour de son crâne.

— Avez-vous vu quelquefois, dit soudain Pauline, s’ouvrir les belles-de-nuit ?

Les deux hommes, tels que des dormeurs, ont sursauté ; Victorien, « ignorant comme un maître d’école », étranger aux faits simples de la nature, se lève, attiré par le curieux phénomène : les fleurs jaunes, sur les tiges tendres, une à une, décollent leurs pétales ; avec une nonchalance voluptueuse les corolles se redressent ; c’est une léthargie dont elles s’éveillent ; une impulsion mystérieuse propage leur frisson vibratile.

— Les fleurs ont donc une volonté ? interroge Pauline.

— Oh ! veut-il expliquer, ce sont des réflexes tout mécaniques… Si nous sortions… Ici, j’étouffe.