— Nous partons ? dit-elle à son père presque impérieusement.
— Patience ! répliqua-t-il avec humeur ; quand on l’aura administré.
— Et s’il meurt dans l’intervalle ? Tu ne veux pas lui dire adieu ?
Elle bondit dans sa chambre passer une robe, mettre un chapeau. Pendant ce temps, Victorien se hâtait d’avaler sa soupe ; l’élan de sa fille et son amitié pour Julien l’emportaient sur ses répugnances.
— Qu’est-ce qu’a donc Pauline ? gronda l’oncle Hippolyte. Elle est toquée ! Alors on me laisse seul ? Ce jeune homme mourra-t-il un quart d’heure plus tôt ou plus tard, parce que vous n’aurez pas dîné ?
Elle redescendit, ils partirent ; les passants se retournaient surpris de leur allure. Où vont-ils ? s’interrogeaient les gens du quartier, attablés en famille, dans cette soirée paisible d’un dimanche de juillet. Pauline allait devant elle sans penser, comme si le monde fût prêt à s’abolir par un cataclysme. L’excès même de son désespoir en suspendait le sentiment ; une énergie instinctive, semblable à celle qui enlève le soldat au milieu d’une alerte, tendait sa volonté. Ils entrèrent tout droit auprès de Julien, et Pauline fut terrifiée du changement que sa figure avait subi depuis le matin.
Une couleur terreuse cernait le bas de ses joues, des cercles noirâtres, sous les sourcils remontés, faisaient le tour de ses orbites, des taches se formaient au creux de ses narines. Le hoquet convulsif lui secouait la tête, et, du bord de ses lèvres, Mme Rude essuyait une écume brune et fétide. Il ne gémissait pas, mais soupirait : « J’étouffe ! J’éclate ! » Dans l’horreur d’un spasme il avait déchiré sa chemise sur sa poitrine ; et le cœur, visible sous la peau, palpitait à grands coups. M. Rude ouvrait toutes les fenêtres et les portes ; le vent bouscula les rideaux ; de lourdes ombres, comme des ailes funèbres, souffletaient la face du moribond.
Victorien s’approcha de lui, prit ses doigts que glaçait la moiteur de l’agonie.
— J’ai froid, se plaignit Julien.
Pauline s’élança au-devant d’Antoinette qui rapportait de la cuisine des linges brûlants. Puis, elle s’empara, sur la cheminée, d’un éventail, et, l’agitant contre la bouche de Julien, elle atténuait ses suffocations. Quand il la vit à son chevet, ses cils battirent ; il articula un : « Merci », coupé par un râle.