Edmée revint, des voisins entraient, et presque aussitôt, le curé de la paroisse arriva, portant les saintes huiles ; un autre prêtre l’accompagnait. Victorien reconnut son frère, mais ne se demanda même pas pourquoi il venait aussi ; ils se serrèrent la main en silence.

Julien, à la vue des prêtres, sembla respirer plus librement. Dès que le curé commença les prières rituelles, il se tint en repos ; ses souffrances s’assoupirent ; seul, le bruit sec du hoquet rompait les oraisons. Tous s’étaient mis à genoux ; Victorien, isolé dans le vestibule, s’inclina, respectueux de la mort et repris à son insu par l’ascendant des liturgies immémoriales. Pauline s’était reculée dans un coin obscur et, comme les autres, agenouillée. Pendant que le curé faisait au mourant les onctions, elle regardait Mme Rude tenant pour l’éclairer un flambeau, et le flambeau ne tremblait pas. Elle admirait la force d’âme de cette mère debout et douloureuse ; et, en ce moment, elle ne songeait plus que Julien allait mourir ; l’huile dont on touchait ses mains et ses pieds apportait une vertu résurrectrice ; la paix de l’Esprit-Saint était entrée dans la demeure avec le chrême plein de ses dons.

Les onctions accomplies, le prêtre releva sa large figure pâle, d’une douceur mortifiée et grave, il fixa une seconde Julien toujours immobile, puis l’exhorta d’une voix fervente à redire après lui cette invocation : « Mon Dieu, pardonnez-moi mes fautes ! Mon Dieu, je vous aime. » Et Julien redit : « Mon Dieu, je vous aime ! » avec une tendresse candide, enfantine ; les femmes y répondirent par un sanglot étouffé. Pauline sentit alors la transfixion d’un glaive : Julien naissait à une seconde vie ; il n’était plus qu’en apparence du monde de ténèbres où il l’abandonnait.

Cependant, le curé sortit et laissa l’abbé Jacques prier auprès de l’agonisant. Bientôt les angoisses recommencèrent ; Julien étendait ses grands bras et s’enlaçait au cou de son père, implorait :

— Transportez-moi sur un autre lit ; j’étouffe… Portez-moi dehors, je veux voir encore une fois les étoiles… Le cœur n’a plus de boussole ; c’est fini, je vais passer… Donnez-moi du champagne, pour que je dure jusqu’au soleil levant. J’étouffe, ô mon Dieu !

Son corps le ramenait sous sa loi par un suprême raidissement, et pourtant n’arrachait à sa volonté aucun murmure de révolte. M. Rude, aidé de Victorien, le mit sur un lit bas, contre la fenêtre.

— Calme-toi, mon pauvre enfant, suppliait Mme Rude, brisée, haletante.

L’abbé lui présenta le crucifix de bois où se colla sa bouche avide ; puis, avec un rameau trempé dans de l’eau bénite, il traça sur son front le signe de la Croix. Il lut d’un ton pénétrant les prières de l’agonie et les litanies des Saints ; tout le temps que dura cette recommandation de l’âme aux Anges de la douce mort, Julien, les mains jointes, les paupières closes, remuait les lèvres sourdement, absorbé dans l’attente de l’éternité prochaine. Quand l’abbé eut fini, il y eut quelques instants d’un silence accablé. On n’entendait que les râles des suffocations et une grosse mouche, au plafond, qui bourdonnait. Mme Rude et Edmée, à genoux contre le lit, réchauffaient, chacune entre ses mains, les doigts transis. M. Rude, en face de son fils, incrustait dans sa mémoire avec une attention poignante ce masque de mourant dont le nez sinistre s’allongeait. Victorien, debout en arrière, se demandait combien de minutes la vie se défendrait encore ; et Pauline s’était assise pour prendre sur ses genoux Marthe que le sommeil gagnait.

Tout d’un coup, Julien rouvrit les yeux ; à travers ses étouffements, il proféra :

— Priez pour moi, priez tous… Faites prier les prêtres, faites prier les moines… J’ai trop peu souffert… Il fallait être un saint…