Derrière la villa, sur le plateau, une avenue de tilleuls s’approfondissait, double colonnade de troncs aux ramilles aiguës, emmantelés déjà de feuilles claires. L’allée qu’ombragent ces arbres menait jadis au château disparu. Antoinette l’appelait « mon cloître. » Agnès l’aimait parce qu’à ses deux bouts fuyait la campagne indéfinie.

Ils longèrent, au delà, les prairies du golf, encloses de chênes et de peupliers. Des barrières peintes en blanc les divisaient. Le velours dru des immenses gazons semblait faire le ciel plus léger, moelleux. Des joueurs épars, après avoir longuement visé, du coup sec d’un de leurs maillets, projetaient dans un sillon, au loin, une petite balle.

Jérôme eût volontiers appris les éléments de ce jeu puéril et malaisé. La faiblesse de son bras droit l’en privait. Antoinette et Agnès négligeaient les sports ; elles maniaient correctement une raquette de tennis ; mais elles préféraient, l’une, lire son office et dessiner ; l’autre, jouer du violoncelle et rêver.

Jérôme, en devisant, contemplait tour à tour sa mère et les deux jeunes filles, avec une joie paisible. Sa mère lui rappelait ces princesses radieuses qu’on voit, sur les tapisseries flamandes, marcher au milieu d’une futaie de roses, entre des oiseaux emparadisés.

Les clartés de l’espace et les couleurs des champs, les rires modulés des merles dans les cognassiers en fleurs, tout vibrait autour des chers visages.

Il se répétait, devant celui d’Antoinette, ce que disait d’elle, non sans malice, Agnès : « Une aurore sur une colline de neige. » Ni le blond cendré des cheveux n’arrêtait son attention, ni la fierté virginale des prunelles, ni la candeur du front bombé, la finesse des lèvres, le timbre cristallin de la voix. Chez elle, l’âme dévorait les apparences ; sa tournure svelte et intelligente parlait moins aux yeux qu’à l’esprit. Jérôme la vénérait, sœur élue impossible à perdre, distante de la terre comme le serait une forme d’ange de l’herbe où elle semblerait poser ses pieds.

Elle appartenait pourtant à ce bas monde et n’en souffrait point. Plus d’un menu défaut la dénonçait fille d’Ève : ses aptitudes à diriger se tournaient en minuties parfois taquines ; le sens du parfait lui rendait choquantes les imperfections des autres ; elle s’oubliait à relever les ridicules même de gens qu’elle respectait ; elle excellait aux caricatures, et quelque vanité se mêlait au plaisir d’exercer son enjouement. Tout à l’heure, ne comparait-elle pas le vieux curé de Garches, rond, bedonnant dans sa chaire, avec son crâne pointu et rose, « à un œuf dans un coquetier » ?

Cette innocente facétie avait mis passagèrement Agnès en gaîté. A présent elle retombait dans un silence mélancolique. Songeait-elle à sa mère ? Son deuil n’était pas vieux de plus de trois mois ; sans doute l’ombre de la morte se levait dans l’allégresse du ciel et tendait sur ce jour de fête un crêpe.

Mme Élise lui avait donné, pour se distraire, un vieux roman français, la princesse de Clèves ; ce livre l’ayant autrefois charmée, parce qu’il l’aidait à sentir l’inanité des passions. Antoinette aussi l’avait parcouru. Jérôme lui demanda ce qu’elle en pensait.

— La fin me plaît, répondit-elle. Mme de Clèves pourrait être, selon le monde, heureuse ; elle choisit la voie où l’on renonce. C’est très bien.