Agnès, sortie de son reploiement, contesta :
— Le beau mérite ! Elle assure sa tranquillité. Le courage lui manque en face d’un avenir où des risques seraient possibles. Elle n’a que la sagesse des cœurs pauvres, la sagesse des vieilles dames sans enfants qui mettent tout en viager…
— Détrompez-vous, ma chère Agnès, interrompit Mme Élise ; sacrifier un grand bonheur exige plus de courage que s’y abandonner.
— Mme de Clèves, opina Jérôme, n’est pas bien à plaindre. Deux hommes l’ont chérie d’un grand amour ; pour finir, elle se donne à Dieu. Agnès, voulez-vous permettre qu’on vous en souhaite autant ?
— Oh ! non, par pitié ! Ne me rêvez pas un mari insipide comme M. de Clèves, un bonnet de nuit, un Monsieur tellement raisonnable que j’aurais honte de moi-même en sa présence. J’aimerais cent fois mieux mourir vieille fille.
Jérôme faillit oser cette question : « Quel mari souhaiteriez-vous donc ? » Mais il devait à son éducation de savoir ce qu’on peut dire ou taire. Il poursuivit d’un ton cavalier :
— Ce n’est pas Mme de Clèves qui m’intéresse, c’est M. de Nemours. Je trouve en ce personnage quelque chose que la guerre a exalté chez moi : le goût du danger. Je n’admets que les héros aventureux. Ce matin, je me suis mis à lire la Vie de Benvenuto Cellini écrite par lui-même. Voilà un homme !
— Un forban ! s’écria Mme Élise. Je l’ai feuilletée au hasard ; je suis tombée sur un passage !… Je ne comprends pas, mon enfant, quel plaisir tu peux avoir en si mauvaise compagnie.
Jérôme défendit son admiration. On ne devait pas juger Benvenuto dans les récits de « fredaines » qu’exagère sa forfanterie. Le vaillant toujours prêt à se battre seul contre dix, l’artiste fier et qui sent sa force, maîtrisant, pour créer ses œuvres, les événements et les hommes coalisés, amplifiant toutes les puissances de son art, chrétien aussi, capable de magnifiques ferveurs et même d’humilité pénitente, c’était grand, cela.
— Un caractère, avouez-le, maman, tel qu’on n’en fait plus. Il nous change des platitudes où l’après-guerre, déjà, nous renfonce. Je voudrais être ainsi trempé, agir au lieu de désirer.