Mme Élise n’insista point. Les fils, quand ils argumentent contre leur mère, croient la convaincre, si elle cesse de les contredire. En fait, la mère de Jérôme, l’entendant qualifier de « fredaines » les débordements d’un Cellini, conclut que la jeunesse folle commençait à lui troubler le cerveau, qu’il faudrait le suivre avec plus de vigilance, et le marier, comme pensait le Père, promptement.
Ils arrivaient à l’orée des bois. De jeunes bois qui gardaient un peu de leur livrée d’hiver. Des feuilles rouillées pendaient encore aux plus hautes branches des chênes. La jonchée de l’automne couvrait le sol des clairières ; mais l’herbe neuve trouait ce tapis de choses mortes ; elle mariait son odeur acide à celle, plus âpre, des écorces travaillées par la sève. S’il y avait, dans les taillis, des creux grisâtres, on eût dit qu’entre les lignes entrecroisées des troncs une fée tissait le rideau des verdures. Le soleil les touchait de ses doigts errants. Les feuillages, où chantaient des nids, s’élançaient, enivrés, vers la grande Main qui emplissait la terre de sa bénédiction.
Mme Élise et Antoinette goûtaient le silence méditatif des arbres. « Ils écoutent passer Dieu, » comme Antoinette disait. Les bois, pour elles, continuaient l’église. Agnès, d’ordinaire, éprouvait, en les traversant, un malaise, presque une aversion. Ils lui pesaient à la façon d’un toit cachant l’espace. Elle croyait y respirer moins librement. Pourquoi, ce jour-là, fut-elle ravie de s’engager dans le mystère des routes, marchant à la découverte d’un château dont elle ne savait rien, sinon qu’une femme très éprise, avant d’être délaissée, y connut des temps heureux ?
Le plus imprévu des accidents allait rompre cette promenade. Ils descendaient par un sentier creux où les pluies avaient laissé des ornières boueuses. Mme Élise s’avançait, précédant Antoinette. Agnès, pour ne point gâter ses bottines, grimpa sur le talus, et, en chemin, elle se baissait, cueillait dans l’herbe des pâquerettes. Attardée, elle redescendit, en courant, le long du talus raide, vers le sentier. Mais, la terre étant molle, elle glissa, sauta d’un saut brusque plutôt que de s’affaisser dans la boue, et, avec son haut talon, se tordit le pied gauche si violemment que la douleur la cloua sur place.
Jérôme, qui l’entendit, se retourna, l’aperçut pâlir et réprimer une grimace de souffrance, tandis qu’elle essayait de faire quelques pas.
— Me voilà bien, dit-elle ; je crois m’être déboîté le pied… Tout de même, je n’ai pas lâché mon bouquet.
Mme Élise et Antoinette disparaissaient, loin déjà, derrière une haie bouillonnante d’aubépines. Il les appela, elles accoururent. Soutenue par Antoinette, Agnès tenta un nouvel effort ; Jérôme lui offrit son bras. Mais elle clopinait lamentablement ; elle se vit ridicule ; elle s’arrêta. Et il fallait marcher un quart d’heure avant d’atteindre la route où une voiture pourrait venir la prendre.
— Nous allons vous porter, Antoinette et moi, proposa Mme Élise.
De leurs mains entrelacées elles firent un tabouret où elles assirent Agnès. Mais Antoinette, au bout de cinq minutes, fut exténuée. Agnès dut reposer sur le sol son pied endolori.
— Allons, dit Jérôme, c’est moi qui vous porterai. Un vieux poilu n’est jamais embarrassé…