— Non, tu ne partiras point, mon pauvre petit. Comprends-le donc ; elle prophétise sans le savoir : Si Dieu vous entraîne, allez. Les mots sont plus que des mots. L’Esprit parle ou gémit même par une bouche sans foi. Car Agnès, avoue-le, ne renonce pas en chrétienne ; elle abdique par impuissance, par lassitude d’elle-même.

— C’est justement de sa misère que je dois la sauver.

— Le devoir a beau jeu quand la passion le dicte. Soyons francs, Jérôme ; dis-moi simplement : je l’aime. Je suis mon désir. Hors d’elle, c’est-à-dire de moi, rien n’existe. Voilà une position nette. Seulement le jour où vous vous présenterez à l’autel, appelleras-tu, sans trembler, sur ta jeune maison, les bénédictions divines ?

— Vous êtes dur, mon oncle, répliqua Jérôme. Dieu sera plus indulgent pour ses fragiles créatures qui veulent s’aimer en Lui.

— Qu’en sais-tu ? L’Amour est terrible, s’il n’est pas aimé. Or, tu mets dans la même balance l’attrait d’une décevante jouvencelle et l’amour du Saint des saints ; et ce n’est point Dieu qui pèse le plus. Tu te crois le maître de ta vie, l’arbitre de ta vocation !

— Mais enfin, de cette vocation, quelle preuve tenez-vous ? Faites-la-moi donc toucher. Confondez-moi sous l’évidence.

— La preuve, s’écria le Père en lui posant la main sur la tête, comme s’il préludait à l’initiation rituelle, c’est que le Christ t’a signifié l’ordre par Montcalm, par Dom Estienne et par moi. La preuve, c’est que tu restes pantelant comme Jacob, tant que l’Ange l’étreignait. Tu résistes, mais tu sens bien qui lutte en toi. Jusqu’au bout tu peux dire : non. Mais alors ta vie est manquée.

Je t’en conjure, poursuivit-il d’une voix de supplication surhumaine, ce soir au moins réfléchis, élève-toi vers Dieu, regarde-toi sans mensonge devant sa Face ; une dernière fois demande-lui : « Seigneur, que dois-je faire ? » Je veillerai avec toi, je t’aiderai jusqu’à l’aurore, s’il le faut…

Jérôme, sentant contre sa joue la barbe rêche du Père et le halètement de son souffle, se crispait dans le sursaut d’une révolte. Un désir fou le prit de le bousculer, de s’enfuir, sans se retourner, hors du logis. Un simple mot l’eût délivré de cette pression pieuse. Comment se domina-t-il ? L’ascendant de l’oncle et du prêtre, une pitié pour sa tendresse, la certitude croissante qu’il lui transmettait l’appel suprême, et quelque chose de plus immédiat, de plus profond, de plus décisif, le poids occulte de la grâce, tout mit en échec sa résistance. Il dit au Père simplement :

— C’est entendu, je réfléchirai jusqu’à demain… Mon oncle, il faut que je vous pose une question. Dans l’état ecclésiastique, fûtes-vous toujours heureux ? Ne vous êtes-vous pas, au moins une fois, repenti ? Répondez-moi cœur à cœur, en présence de Celui qui nous entend.