Le Père, très las, comme brisé par sa victoire, s’étendit sur sa chaise-longue et, la tête penchée, il sembla descendre au fond de sa vie :
— Eh bien ! non, jamais. J’ai guerroyé contre moi-même, je continue, je continuerai, le vieil homme ne meurt pas. J’ai eu à franchir d’effrayantes épreuves intérieures. Mais, pas une minute, je n’ai douté d’être dans la ligne nécessaire et unique. Des joies m’ont comblé, sans nombre, immenses, inénarrables. Chaque âme enfantée à Jésus-Christ par le baptême, c’était comme le Paradis s’ouvrant pour moi. Et toutes celles que j’ai ressuscitées ou préservées de la mort ! Aujourd’hui je ne suis plus qu’un traînard et j’en souffre. Conçois-tu, néanmoins, ce qui m’est donné, le matin, pendant ma trop courte messe ? Si tu me vois morose et lourd, c’est que je manque de sainteté. Les illusions terrestres sont décolorées pour mes yeux ; je ne désire plus que le ciel, mais je le désire trop peu. Je découvre dans mon passé une montagne de fautes, pas un acte méritoire. Je ressemble, moi aussi, à ces bornes qui montrent le chemin aux voyageurs, mais qui ne bougent pas. Quand je pense à l’abjection des temps où il nous faut vivre, je me sens ivre de tristesse. Le spectacle d’un monde athée me tient comme écrasé sur la Croix. Malgré tout, quand j’étais jeune, je ne faisais rien de bon. Maintenant je travaille sur moi-même, j’essaie de m’amender…
Il releva derrière sa tête un coussin, s’y appuya en fermant les yeux. Jérôme ne vénérait pas son oncle à l’égal d’un saint. La conduite du Père étonnait quelquefois en regard de ses maximes ; il restait préoccupé de lui-même, avec les égoïsmes d’un vieux garçon qui se dorlote ; Désirée le jugeait trop bien : « Il ne parle que du martyre et il se soigne de très près. » Mais la simplicité de ces confidences révélait à Jérôme l’élévation de son cœur chrétien ; il l’embrassa dans un élan filial où il étouffa sa propre amertume.
Le Père lui certifiait son bonheur de prêtre ; il le croyait ; seulement pour aspirer à cette félicité austère, il devait rendre son cœur libre et dénudé. Or, Agnès, au moment de l’irrévocable adieu, lui semblait valoir plus que les béatitudes.
Il se retira dans sa chambre, en proie à des angoisses dont il ne voyait pas l’issue. Un livre était ouvert sur sa table, les Confessions de Saint Augustin. Il les avait prises tout à l’heure, puis abandonnées. Il les feuilleta sans y penser. Son attention, soudain, fut reprise par ces lignes :
« Je me roulais et me retournais sur ma chaîne pour achever de la briser. Certes, elle n’était pas très solide, mais elle tenait encore. Je me disais : à l’œuvre ! à l’œuvre ! J’allais agir et je n’agissais pas. »
Augustin, songea-t-il, a passé par les mêmes souffrances que moi. Il a été plus longtemps irrésolu ; il a brisé une chaîne plus lourde que la mienne. Je ne serai pas un saint comme lui. Mais je veux être un homme. Il faut en finir.
Sa main s’allongea nerveusement vers une feuille de papier ; d’un seul trait il écrivit :
Agnès, amie unique, vous êtes sublime ; je vous aime au delà de ce que vous pouvez concevoir. Vous avez eu tout mon cœur de vingt ans ; il reste à vous sans retour. Dieu m’entraîne, vous l’avez compris. Au bout de quelles agonies, lui seul le sait. Mais rien, dans le Christ, ne me séparera de vous. Si je deviens un prêtre, je m’offrirai pour votre âme. Je veux que vous ayez la paix et la force de l’espérance. Cela, je l’obtiendrai. Oui, vous serez heureuse ; vous méritez de l’être, ayant consenti avec moi.
A vous dans l’éternité,
Jérôme.
Il ne se relut point, cacheta l’enveloppe. En traçant l’adresse ses doigts frémirent :