Le gardien courut annoncer aux deux captifs la bonne nouvelle : « Sortez, leur dit-il, allez en paix. » Paul voulut parler aux licteurs et ce fut, après le miracle de la nuit, un autre coup de théâtre :
« Vous nous avez, en public, écorchés, déchirés de coups ! Sans jugement on nous a jetés en prison, nous, citoyens romains ! Cela ne se passera pas ainsi. Que les préteurs viennent eux-mêmes et qu’ils nous fassent sortir d’ici. »
Les préteurs, en apprenant qu’ils avaient traité comme des misérables deux citoyens romains, s’effrayèrent ; ils encouraient, d’après la loi Porcia, la peine de mort. En hâte, ils allèrent, humblement, s’excuser ; ils libérèrent Paul et Silas, non sans les prier de quitter la ville ; ils avaient trop peur d’un nouvel incident !
Paul et son compagnon refusèrent d’obtempérer aussitôt ; ils se rendirent chez Lydia, virent là tous les frères, les exhortèrent, puis partirent.
Nul historien n’a mis en doute les tribulations de Paul à Philippes. L’Apôtre, écrivant aux Philippiens, évoque « le combat pour le Christ qu’ils ont vu jadis en sa personne[261] » ; il en parle comme un vétéran d’un fait d’armes honorable et connu de tous.
[261] I, 30. Voir aussi I Thessalon. II, 2.
Mais l’épisode du tremblement de terre, des chaînes qui se délient par miracle, devait exciter les sarcasmes de l’exégèse incroyante. Wellhausen a plaisanté sans élégance sur ce fait anormal : vers minuit, Paul et Silas veillaient ; les autres prisonniers veillaient ; seul, le gardien dormait. Le détail, quand on y réfléchit, n’a pourtant rien d’invraisemblable. Pour des captifs affreusement entravés, étendus sur des dalles humides ou dans la fange, parmi les vermines, le sommeil venait lent, inquiet, rompu au moindre bruit. Plus loin, M. Loisy[262], comme s’il oubliait que la cour de la prison possédait une fontaine, se demande pourquoi la même eau sert « au gardien pour laver les cicatrices des missionnaires et au missionnaire pour baptiser le gardien avec sa famille ».
[262] Op. cit., p. 643.
Tout esprit de bonne foi éclaircit aisément ces objections puériles. Deux autres circonstances sont moins nettes. Quand les prisonniers ont senti se dénouer leurs chaînes, une fois la stupeur passée, que font-ils ? Ne s’élancent-ils pas au dehors, affolés, ou dans l’espoir de fuir ? Le gardien ne paraît aucunement se préoccuper d’eux. Paul, en pleine obscurité, entend le gardien qui se désespère et veut se percer de son coutelas. Mais au nom de quelle certitude lui donne-t-il cette assurance : « Nous sommes tous ici » ?
Le narrateur abrège l’essentiel et néglige le reste. Supposer un clair de lune qui tombait d’un soupirail autour des cachots, ce n’est pas une solution. Un élément de mystère, une présence de l’Invisible impose sa nécessité, pour que tout soit explicable. Des Anges sont là. Ils n’interviennent pas, comme dans l’évasion de Pierre, en conduisant Paul et Silas hors de la prison. Ils frappent de stupeur les prisonniers, en sorte que personne ne songe à prendre la fuite. L’Esprit le révèle à Paul. Le miracle semble surtout d’ordre moral et symbolique. Les chaînes dénouées figurent la libération des âmes par la foi ; et la conversion brusque du gardien démontre l’efficacité surnaturelle des tourments qu’ont endurés les serviteurs de Dieu. Le baptême et ce qui suit atteste la même simplicité ingénue que la scène avec Lydia et l’invitation de cette bonne âme aux messagers du Christ.