Faut-il s’étonner ensuite si Paul accueille fièrement les licteurs, si, après s’être tu la veille, il déclare sa qualité de citoyen romain ? Paul agit surtout en vue du plus grand bien ; il est tout l’opposé d’un homme à système. Les mœurs de l’Orient moderne, comme celles des préteurs de Rome, peuvent ici nous élucider sa conduite. Rien n’est plus normal que la brutalité des magistrats envers deux étrangers sans défense ; dès que ces fonctionnaires apprendront à quoi ils s’exposaient, leur platitude égalera leur insolence. Paul et Silas pourraient porter plainte contre eux ; des excuses leur suffiront. Mais Paul y tient ; il les veut, pour la jeune église des gentils qu’une injustice non corrigée scandaliserait, et, plus encore, pour la suite de sa mission.
Il connaît maintenant, par expérience, la dureté romaine ; il va s’avancer en pays hostile ; il exhibe un sauf-conduit dont il ne fera usage, ailleurs, qu’en des cas extrêmes. Sa véritable identité restera toujours d’être Hébreu, fils d’Hébreu. Mais, partout, on saura qu’il est citoyen romain.
En attendant, à Philippes, il a goûté, sous les verges des licteurs, les prémices du martyre. « J’ai été flagellé trois fois », dira-t-il aux Corinthiens. La flagellation de Philippes est la seule des trois mentionnée dans les Actes. Il en est une autre pourtant que la tradition devait consacrer. A Rome, avant qu’on lui tranche la tête, Paul sera encore déchiré par les verges. Dernière ironie dont son titre de citoyen se verra flagellé lui-même.
XI
PAUL ET LES JUIFS DE THESSALONIQUE
Au sortir de Philippes, reprenant la via Egnatia, Paul, Silas et leurs compagnons passèrent sous l’arc de triomphe qui commémorait la défaite des républicains. Pour l’Apôtre, tendu vers des fins éternelles, quel pouvait être le sens d’une bataille vieille déjà de quatre-vingt-huit ans ? La seule paix non fictive, celle que ne donneraient jamais les Césars, il la portait aux peuples avec le nom du Seigneur Jésus.
Ils traversèrent Amphipolis, au-dessus des rives du Strymon, Apollonia, près du lac Bolbé, des régions où la route dallée coupait des prairies et des vallons touffus, d’autres où elle tournait entre des croupes de coteaux arides, entaillées par des érosions millénaires. Stagire les fit-elle penser au philosophe de l’Éthique ? C’est fort possible, car Paul n’ignora point le nom d’Aristote ni sa conception de la matière et de la forme.
Ils gravirent, derrière Thessalonique, des hauteurs aujourd’hui nues et farouches[263], d’où on découvrait la ville étagée parmi ses jardins, avec ses temples, ses basiliques, ses quais immenses, le port enserré par les cornes des promontoires, et, tout en face, comme surplombant la mer, l’Olympe au faîte neigeux, cerné de nuages, et bientôt sépulcre aérien des dieux périmés.
[263] Au-dessus de la ville, près d’un bouquet d’arbres, un oratoire grec rappelle le passage de saint Paul sur ces collines.
Thessalonique, alors capitale de la Macédoine, cité libre malgré la domination romaine, portait le nom d’une femme qu’avait aimée Cassandre, le fils d’Antipater. Comme Salonique à présent, c’était un confluent de religions et de races, une des plus grouillantes parmi les grandes sentines méditerranéennes. Des Juifs et des Grecs enrichis étaient là, comme ailleurs, les maîtres des affaires ; beaucoup de Juifs pauvres exerçaient — ce qu’ils continuent — des petits métiers, entre autres celui de tisserand.
Paul, se proposant d’y séjourner, chercha du travail et en trouva plus qu’il n’en pouvait faire. Il logea chez un Juif qui s’appelait Jésus, mais avait maquillé son nom en celui d’un héros grec : Jason. Peut-être était-ce un parent, le même Jason que Paul mentionne vers la fin de l’épître aux Romains[264].