[279] I Thessal. III, 1-2.
Pourquoi Paul, jusqu’au retour de Timothée, fut-il en proie à une telle angoisse qu’il éprouva, ensuite, le besoin d’y faire allusion ? Il semble avoir eu à surmonter une crise de lassitude, comme en traversent tous les Saints, épreuve où se retrempe leur humilité confiante. Tant d’efforts, et, en apparence, un si fragile succès ! Il tremblait pour les églises qu’il avait dû abandonner à peine instruites :
« Si celui qui tente, dira-t-il aux Thessaloniciens, allait vous avoir tentés ! Si mon labeur était tombé dans le vide[280] ! »
[280] I Thessal. III, 5.
Son isolement, au milieu d’Athènes, aggravait ses inquiétudes. Il sentait, dans cette ville, plus que nulle part ailleurs, l’énorme poids de la résistance païenne. Les idoles étaient là chez elles, comme dans leur Panthéon, tranquilles, triomphantes, innombrables. Depuis les portes jusqu’au Céramique, dans chaque rue, sous chaque portique, des temples, des statues[281]. Combien de Zeus, de Pallas, de Bacchus, d’Aphrodites ! Au-dessus du Céramique, le temple d’Héphaistos ; tout près, celui de l’Aphrodite Ouranienne qu’avait sculptée Phidias dans un bloc de Paros. Rue des Trépieds, le Satyre de Praxitèle. Vers le théâtre, encore Bacchus. En allant du théâtre à l’Acropole, les temples d’Esculape et de Thémis, de Gé Kourotrophos et de Déméter Chloé. Et tous les héros éponymes, les hommes illustres, les déités allégoriques, et, sur l’agora, l’autel de la Pitié, déesse que, seuls d’entre les peuples, les Athéniens vénéraient.
[281] Voir Pausanias, l’Attique.
Pour celle-là, Paul aurait eu spontanément quelque indulgence. Mais il la jugeait bien misérable elle-même. Adorer une idée, quand on peut s’approcher de la Vie éternelle et vivre dans le Principe d’où cette idée procède, le faire vivre en soi, Dieu et homme, lui « par qui et pour qui tout a été créé[282] », c’est encore se vouer aux ténèbres et repousser Dieu.
[282] Coloss. I, 16.
Paul s’affligea de voir les Athéniens profondément attachés aux légendes des faux dieux, aux pompes des liturgies, donc d’autant plus difficiles à convertir. Les processions, les fêtes interminables heurtaient ses yeux. Le pharisien qu’il avait été abhorrait jusqu’à « l’ombre de l’ombre d’une idole ». La beauté des formes, dans les statues, l’irritait parce qu’elle animait un mensonge d’un semblant de vérité plus vivace. Pour lui, l’attrait des créatures ne pouvait être qu’en leur ressemblance avec le Christ, image du Père, avec le Dieu réel, absolu dont il avait entrevu le visage humain.
Un jour cependant qu’il était descendu au vieux port de Phalère ou à Munychie, il remarqua une pierre d’autel qui portait cette inscription : « Au dieu inconnu[283]. » Les dévots avaient ainsi voulu capter la bienveillance de quelque dieu étranger ; sans savoir son nom, ils lui apportaient un hommage, des offrandes ; et leur piété croyait au moins conjurer les rancunes de Puissances occultes que personne autre n’invoquait.