[283] M. Loisy soutient, en s’appuyant sur Pausanias (I, I, 4), que la forme exacte de l’inscription devait être : Aux dieux inconnus. Mais Diogène de Laerce, dans la vie d’Epiménide (Vitae philos., I, 10), constate qu’on dédiait des autels « au dieu qu’il regarde, au dieu inconnu » ; et Norden (Agnôstos theos, p. 30) rappelle que, chez les Arabes aussi, on voyait une pierre carrée, autel « du dieu inconnu ».

Dans la pensée de Paul, ces idolâtres, à leur insu, faisaient place au Dieu unique que leurs cœurs cherchaient, parce qu’Il les attendait.

Cette découverte lui donna comme l’apaisement d’un conflit. Auparavant déjà il avait aperçu que le paganisme, en ses modes épurés de croyance, était un mouvement vers l’Inconnu qui demeurait, sans la Révélation, difficile à connaître. Mais, dès lors, il sentit mieux où pouvait aboutir, avec la discipline chrétienne, l’effort désordonné de la philosophie grecque. La mission de l’Hellade lui apparut : conduire les âmes à la recherche d’un Dieu supra-sensible. Sans pouvoir se réconcilier avec Athènes, il y prêcha dans l’espérance.

Au début, il parla, le jour du sabbat, à l’intérieur de la synagogue. Peu puissante, la colonie juive d’Athènes s’abstint de provoquer des émeutes, mais elle ne semble guère avoir compris sa parole, et il s’adressa directement aux païens.

Athènes avait perdu, pour des siècles, toute énergie politique ; dans l’art, elle ne créait plus rien. Elle vivait sur la splendeur de son histoire ; c’était une ville d’université où les jeunes gens de l’Empire venaient, par mode, achever leur formation. Elle avait encore des grammairiens, des rhéteurs et des philosophes. Probabilistes, cyniques, épicuriens, stoïciens, voisinaient sans trop de heurts dans un milieu de dilettantes décadents où l’élégance était de railler toutes les convictions.

Les Athéniens restaient ce qu’ils n’ont pas cessé d’être, un peuple à l’humeur légère, curieux et vif d’intelligence, amoureux des spectacles éclatants et de beau langage, plus flâneur qu’agité, plus vantard que patriote, plus dévot envers les images que solidement religieux. Comme au temps de Démosthène, « quoi de nouveau ? » restait la formule journalière de leur inconstance ou de leur esprit blasé. Sauf aux heures trop chaudes, les citoyens qui avaient du loisir et le goût des bavardages — c’est-à-dire presque tous — vivaient sous les portiques, autour des temples, sur l’agora. C’est là que Paul osa disputer contre des philosophes, personnages notoires ; il leur exposait l’essentiel de son Évangile, Jésus et la Résurrection. Il ne payait guère de mine ; la puissance de son Verbe et l’étrangeté de sa doctrine arrêtaient cependant l’attention ; on faisait cercle pour l’entendre ; les survenants s’enquéraient :

« Que nous veut ce pierrot ? »

Ils le comparaient, avec leur morgue d’intellectuels satisfaits d’eux-mêmes, aux oiseaux qui picorent, en sautillant, sur les dalles, ce qu’ont laissé tomber les passants, aux gueux qui ramassaient, pour se nourrir, les graines éparses sur le marché, ou à ces péroreurs de carrefour, débitant des drôleries qu’ils ont quêtées partout. Et d’autres expliquaient dédaigneusement :

« C’est un colporteur de divinités étrangères. Il annonce Jésus et Anastasis. »

Anastasis voulait dire : la Résurrection. Était-ce en manière de sarcasme qu’ils prenaient pour une déesse Anastasis ? Les Athéniens avaient dressé des autels à l’Impudence ; pourquoi Résurrection ne serait-elle pas aussi une divinité ?