Dans une langue rationnelle, intelligible à des Hellènes cultivés, Paul énonce la même réprobation logique du paganisme qu’il reprendra, plus véhémente, au début de l’épître aux Romains. Nous reconnaissons le vieil anathème juif contre les idoles, celui du psaume CXIII : « Elles ont une bouche et elles ne parleront pas, des yeux, et elles ne verront pas », et, mieux encore, ceux du livre de la Sagesse[287], où est tournée en dérision l’impuissance de l’artiste à figurer un dieu qui ait la ressemblance humaine :
[287] Ch. XIII, 11-19, et XV, 15-19.
« Alors qu’il est mortel, il façonne un mort de ses mains iniques. Car il a sur les dieux qu’il adore cet avantage d’être un vivant, tandis qu’ils n’ont jamais vécu. »
Mais Paul ne s’arrête pas à condamner. Si Dieu est esprit, quel culte devons-nous lui rendre ? Nous sommes tous issus d’un seul homme que Dieu fit à son image. Donc nous sommes « de la race » de Dieu. Nous venons de Lui, nous avons en lui la vie, le mouvement, l’être. Il nous a donné des signes pour le chercher dans l’univers, pour sentir sa présence et bénir ses bienfaits. La conclusion, Paul dut la déduire, c’est qu’il faut adorer le Père « en esprit et en vérité » selon la parole du Maître à la femme de Samarie.
Ce Dieu, « les temps d’ignorance » l’ont méconnu. A présent, Il mande « à tous les hommes, en tous lieux, de se repentir, parce qu’il a fixé un jour où il va juger le monde dans la justice, par un homme qu’il y a destiné, donnant à tous une raison de croire, en le ressuscitant d’entre les morts ».
Telle est, réduite à ses éléments, la dialectique de Paul. Dix-neuf siècles de christianisme nous l’ont rendue familière. Pour les Athéniens, elle sembla bizarre au point qu’ils eurent peine à la saisir, et, surtout, à l’admettre.
Combien prudente cependant, ingénieuse était l’accommodation des vérités qu’il leur dispensait ! En évoquant « le dieu inconnu » son éloquence avait l’air, pour prendre son vol, de s’élancer du sol même d’Athènes. Il loue leur piété en tant qu’elle peut être dirigée vers le Dieu vrai qu’ils adoraient sans le connaître. Dieu n’est point représenté comme inconnaissable. L’Apôtre, au rebours, veut leur faire entendre que les lumières de leur raison devaient les acheminer à le découvrir. « Depuis la création du monde, enseignera-t-il ailleurs[288], ses invisibles perfections se laissent concevoir par ses œuvres. » Ici, une vue générale sur la philosophie de l’histoire enveloppe une réflexion précise suggérée par le lieu même où l’orateur parlait.
[288] Rom. I, 20.
« Dieu, dit-il, a fait qu’issue d’un seul, toute race d’hommes habitât sur toute la face de la terre, où il a fixé des temps réglés et les limites des pays qu’ils habitent. »
En présence de l’Attique déployée sous son regard, de l’Acropole taillée si visiblement pour porter un temple, Paul songeait que l’Hellade, comme la Judée, avait été prédestinée à l’avenir d’un peuple unique. Aucun horizon, sauf celui de Jérusalem, n’aurait mieux attesté l’évidence d’une harmonie préétablie entre un site et la mission du peuple qui devait y vivre. En quel lieu aurait-il senti davantage que « la divinité ne peut être semblable à l’or, à l’argent, à la pierre, aux images qui sont l’œuvre de l’art et de la méditation des hommes » ? Il ose le déclarer en face du Parthénon, de la Pallas chryséléphantine, de l’autre Pallas, celle devant qui était allumée une lampe qu’on remplissait d’huile une fois par an, de l’Athéné Areia, dressée dans l’Aréopage, et près du temple des Semnae (des Érinyes), des statues de Pluton, d’Hermès et de la Terre.