Pour qu’on écoutât sans murmure des impiétés pareilles, il fallait que l’assistance fût composée surtout de philosophes et de sceptiques. Paul savait bien quel public il se proposait de toucher. Son langage était semé d’expressions qui pouvaient plaire à des stoïciens détachés des cultes nationaux et polythéistes. Témoin la citation fameuse :
De sa race aussi nous sommes,
réminiscence du poète cilicien, Aratus, mais qui se rencontre aussi dans l’hymne de Cléanthe à Zeus. La formule : « En lui, nous avons la vie, le mouvement, l’être », convenait aux oreilles de panthéistes stoïciens. Seulement Paul entendait ces termes dans un sens nouveau ; il en usait pour bien faire cheminer à travers les esprits des vérités qu’il voulait expliquer ensuite. Comme on utilise un tronc d’arbre, s’il faut franchir un fossé, il jetait, de lui à son auditoire, les ponts qui s’offraient. Les philosophes avaient défini comme ils pouvaient les rapports de l’univers avec Dieu. Aucun n’avait établi la notion d’un Dieu personnel et transcendant, infiniment libre et si bien uni à l’homme, sa créature, que nous respirons corporellement et vivons davantage d’une vie mystique dans l’intimité de l’Être divin, et que Dieu s’est fait chair, afin de nous vivifier en mourant, en ressuscitant pour nous.
Certaines conceptions, certains mots de la philosophie païenne n’en étaient pas moins aptes à se transposer selon l’esprit du Christ. Paul, sans hésiter, se les approprie[289].
[289] Il serait sophistique d’en conclure avec Norden que sa doctrine est celle d’un stoïcien ; pas plus qu’il ne professe la philosophie stoïcienne, quand il déclare (Rom. XI, 36) : « C’est de lui (Dieu), par lui, et pour lui que sont toutes choses. » Marc-Aurèle, longtemps après Paul d’ailleurs, a pu s’exprimer d’une façon presque identique. Il logeait sous les mêmes mots des réalités tout autres.
Son discours en devient-il celui d’un philosophe ? Il parle comme devait le faire un Apôtre et un Prophète, avec la certitude et la puissance de la Révélation :
« Ce que vous adoriez sans le connaître, moi, je vous l’annonce. »
Si, tout d’abord, il sous-entend l’Évangile, en vue de mieux asseoir le dogme fondamental, l’existence et la nature du Dieu unique, il proclame ensuite les grands articles de sa foi. L’histoire du genre humain apparaît divisée en deux périodes : « les temps d’ignorance » et les temps de la connaissance. Ceux-ci doivent être les temps du repentir. Il faut se préparer à la venue du Juge, de l’Homme, à qui est donné l’empire sur les vivants et les morts. Paul appelle Jésus simplement « un homme », de peur que l’Homme-Dieu ne soit pris pour une divinité mythique. Mais quelle audace devant des philosophes, devant le Parthénon, et les temples orgueilleux, d’appeler le passé d’Athènes une ère « d’ignorance », d’affirmer que cette vaine gloire croulera, qu’il faut se mettre à genoux dans la poussière et se repentir d’avoir ignoré !
De telles perspectives pouvaient-elles être accueillies sans murmures ? Lorsque l’Apôtre prophétisa « la résurrection des morts », parmi les assistants se propagèrent des sourires, des éclats de rire, des haussements d’épaules. Beaucoup se levèrent, déclarant : « Nous t’entendrons là-dessus une autre fois. » Les Grecs savaient que certains héros, Héraclès, Adonis, étaient ressuscités ; et encore, pour l’élite des gens cultivés, ces fables apparaissaient comme de vieux symboles. Socrate avait parlé de l’âme immortelle. Mais la résurrection et le jugement de tous les hommes, c’était absurde, inintelligible !
Paul comprit que, s’il allait jusqu’au bout de son homélie, sa cause était perdue aux yeux des Athéniens, et il brusqua sa péroraison, réservant à des auditeurs mieux préparés une catéchèse qui leur expliquerait Jésus mis en croix.