De la joie, de la paix ingénue qui présidait à l’office, l’équivalent serait difficile à rencontrer dans une église moderne où les fidèles communient et prient beaucoup trop, chacun pour soi. Les chrétiens primitifs trouvaient dans la Communion, plus sensiblement, la charité du Christ multipliée par l’amour qu’ils lui rendaient et qu’ils se donnaient les uns aux autres. La ferveur d’un apôtre, comme Paul, élevait à un degré miraculeux ce bonheur simple et tranquille de s’aimer en Celui qui est l’Amour.
Malgré tout, ils apportaient du dehors leurs préjugés et leurs mauvais penchants. Le baptême n’extermine pas le vieil homme ; autrement, la sainteté coûterait trop peu. Les coteries, les contradictions de tendances, les orgueils, les aigreurs, la sensualité se faisaient leur part, même au sein de l’assemblée.
Les gens d’un certain milieu formaient entre eux des groupes ; ceux qui étaient dans l’aisance arrivaient avec leurs couffins gonflés de provisions et des bouteilles pleines, tandis que les pauvres manquaient du nécessaire. Ils se gorgeaient, s’enivraient[317]. Au sortir des saints Mystères, le libertinage, l’esprit de cupidité reprenaient ces charnels ; alors qu’ils toléraient parmi eux des scandales, ils se croyaient des purs, des parfaits. L’arrogance avait toujours été le vice capital des Corinthiens[318]. Il reste comme inscrit sur le front sourcilleux de leur Acrocorinthe. Quand le premier enthousiasme des néophytes s’alanguira, quand Paul les aura quittés, des factions qui, par un prodige, n’iront pas jusqu’au schisme, troubleront leur chrétienté.
[317] I Cor. XI, 21.
[318] Mummius avait détruit la ville parce que les habitants avaient insulté du haut des murailles les ambassadeurs romains et jeté sur eux des paquets d’ordures.
Il employa dix-huit mois de soins à la former, à la prémunir. On peut supposer qu’il prêcha dans d’autres villes de l’Achaïe. Poussa-t-il une pointe jusqu’en Illyrie ? C’est probable, puisqu’il était aux portes de ces régions montagneuses et qu’il en parle comme d’un pays-frontière où il aurait introduit l’Évangile[319].
[319] Rom. XV, 19 : « Depuis Jérusalem, en tous sens, jusqu’à l’Illyrie, j’ai largement prêché l’Évangile du Christ. »
Durant son séjour à Corinthe, les grands embarras ne lui vinrent pas des convertis, mais des Juifs. Ils le détestaient comme un apostat, et leur haine se conçoit du moment qu’à leurs yeux la prédication de l’Apôtre détruisait leur vie nationale, leurs traditions, leurs espérances. Ils n’essayèrent point, cette fois, de tuer eux-mêmes l’hérétique ; ils prétendirent armer contre sa parole l’autorité romaine.
Un jour qu’il discourait dans une salle ouverte aux passants ou dans la rue, une bande se jeta sur lui et l’emmena de force au tribunal du proconsul. Le grief qu’alléguait leur violence s’abrégea en cette audacieuse formule :
« Celui-ci engage les hommes à honorer Dieu d’une façon contraire à la Loi. »