On dirait qu’en prêchant une doctrine offensante pour la Loi juive, Paul, du même coup, lésait la majesté romaine. Les Romains respectaient dans sa religion le peuple israélite ; quiconque la troublait bravait leur puissance et menaçait leurs propres dieux.

C’est ainsi que les plaignants prétendaient argumenter. Le proconsul, Gallion, frère de Sénèque, était un de ces lettrés aristocrates, magistrats corrects, qui voulaient concilier avec les devoirs de leur charge un libéralisme de philosophes. Sénèque loue son caractère affectueux, sa tendresse pour sa mère. Il avait cheminé habilement dans la carrière des honneurs. Cependant, il détestait l’adulation, et la franchise de son humeur se marquait par des saillies originales. Il aimait la tranquillité des sages, et méprisait les Juifs, leurs criailleries perpétuelles, leur furie de controverses à propos de vétilles pieuses.

Il regarda les ennemis de Paul s’agitant et vociférant, Paul lui-même, impatient de répliquer et qui ouvrait la bouche pour se défendre. Cette querelle l’ennuya ; elle n’était point de son ressort. Il l’interrompit brusquement :

« S’il s’agissait, ô Juifs, d’une injustice ou d’un mauvais coup, je vous écouterais comme de juste. Mais, puisque c’est un débat à propos de doctrine, de noms et de la loi qui vous concerne, je ne veux pas être juge de ces choses-là. »

Sur quoi il fit un signe aux licteurs ; les Juifs furent mis à la porte ; Paul s’échappa d’entre leurs mains. Il se vit même vengé d’une façon comique.

Des Grecs se trouvaient là, toujours prêts à houspiller les Juifs, ayant contre eux des rancunes commerciales, des acrimonies religieuses. Quand ils virent le troupeau des plaignants éconduit, verges en main, ils vinrent à la rescousse de la police, leur fureur se débrida ; ils rossèrent jusqu’à Sosthène, le chef de la synagogue. Gallion les laissa faire. Peu lui importaient les disputes de la canaille.

Cet épisode, dans l’histoire tourmentée de Paul, est la seule éclaircie plaisante. Eut-il avec Gallion d’autres rapports, dans la suite ? Sénèque, par celui-ci, entendit-il parler de l’Apôtre ? Ce sont là des problèmes insolubles.

Paul semblait pouvoir se fixer en Achaïe, élargir et fortifier l’église de Corinthe. Mais il devait être l’homme qui marche toujours. Sa volonté propre l’eût peut-être poussé en avant, vers l’Ouest. L’Esprit le ramena vers l’Asie Mineure ; les églises déjà fondées réclamaient sa visite ; il entrevoyait sur elles, et sur Éphèse où il allait travailler, cette gloire que Jean symbolisera dans les sept candélabres d’or entourant le Fils de l’homme.

XIV
LE TUMULTE D’ÉPHÈSE

Parti de Kenkrées — du port de Corinthe qui regardait l’Asie — Paul, que Silas et Luc n’accompagnèrent point emmenait avec lui Aquilas, Prisca et, sans doute, les gens de leur maison. Fut-ce uniquement pour suivre le prêcheur de l’Évangile que le fabricant de tentes ferma sa boutique, résolut de transporter à Éphèse son négoce ? Nous n’en savons rien. Mais le fait offre une vraisemblance. La main-d’œuvre, le matériel d’un tel commerce étaient fort simples ; il avait chance de prospérer partout. Cette décision d’Aquilas laisse discerner la puissance persuasive qu’exerçait Paul autour de lui. Il est vain, au surplus, de s’enquérir quels motifs particuliers l’engageaient à prendre cette famille comme l’associée de sa fortune apostolique.