« Éveille-toi, toi qui dors ; lève-toi d’entre les morts, et le Christ luira sur toi[23]. »
[23] V, 14.
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Le présent livre — est-il nécessaire de l’énoncer ? — ne sera point surtout descriptif ; je ne m’attacherai guère non plus aux faits pour les faits. C’est l’être intime de Paul que je voudrais atteindre. Je tente d’en esquisser un portrait synthétique ; ambition peut-être imprudente ; mais vous l’excuserez, ô grand Apôtre, sachant qu’elle m’est venue d’un haut désir d’anticiper sur l’éternité, en vous connaissant à fond. Des montagnes d’ouvrages se sont entassées autour de vous. Il en est de faux et de perfides qu’on croirait bâtis avec les pierres dont vous fûtes jadis lapidé. Il en est de très bons, mais qui ne s’adressent qu’aux savants. Le mien veut, dans une recherche sévère du vrai, vous rendre accessible même aux simples. Si d’autres ont amolli, paganisé votre image, je viens restituer à vos traits leur hébraïque et sainte rudesse.
J’ai poursuivi la présence de saint Paul à travers les contrées que sa mémoire maintient fameuses. Des hauteurs de Salonique j’ai regardé l’Olympe, cerné de nuages, tel qu’il le vit en arrivant par la via Egnatia. Dans les gorges du Taurus, au delà des portes ciliciennes, j’ai bu l’eau d’un torrent où il a dû se désaltérer. Trop d’invasions ont roulé sur la splendide Asie ; l’Islam a enseveli les villes antiques comme sous des couches de sable et d’immondices. Les paysages néanmoins subsistent ; ils m’ont quelquefois révélé des faits inattendus.
De Tarse, tandis que je montais vers les rampes du Taurus, on m’indiqua, au flanc d’une butte isolée, pyramidale, une grotte où la tradition maintient que Paul aurait vécu en anachorète. Or, les Actes disent qu’après les premières luttes de l’Apôtre, à Jérusalem, contre les Juifs hellénistes, ceux-ci ayant essayé de l’assassiner, « les frères le conduisirent à Césarée et l’embarquèrent pour Tarse ». Le séjour de trois ans qu’il y fit semble avoir été une halte de vie cachée et contemplative. « Barnabé, reprend plus loin le narrateur, se rendit à Tarse afin d’y chercher[24] Saul, et, l’ayant trouvé, il le mena à Antioche ». Cet épisode a souvent embarrassé les exégètes, quand ils veulent supposer que Saul, à Tarse, avait exercé un apostolat public. On ne comprend plus alors pourquoi Barnabé le cherche et le découvre enfin. Tout est simple, au contraire, si on admet là une phase de silence et d’anéantissement extérieur, la retraite d’un solitaire dans le trou d’un rocher. Peu importe l’endroit précis de la grotte, authentique ou non ; c’est l’idée de la grotte, vestige d’un souvenir très ancien, qui nous met sur la voie d’une explication conforme au texte.
[24] XI, 25. Le mot grec employé marque des recherches qui se prolongent, comme s’il s’agissait d’un homme disparu.
A Tarse même, une similitude m’a frappé. La plaine de Cilicie, avec le Cydnus flexueux, fermée, à l’ouest, par les cimes grandioses du Taurus, et descendant jusqu’à la mer, s’étale comme la plaine d’Ostie où tourne le vieux Tibre, laissant derrière lui les crêtes du pays sabin. L’horizon qu’eut Paul devant ses yeux, lorsqu’il marcha au martyre, évoquait le site de son enfance. L’un et l’autre lui offraient une figure exacte de son âme : d’un côté, sévèrement définis ; de l’autre, amples et sans limites.
Mais on peut dire de Paul presque partout où il passa : « Son lieu ne le connaît plus. » Dans Tarse, la porte de Saint-Paul, le puits de Saint-Paul n’ont rien de commun avec l’Apôtre. A Damas, il faudrait une singulière imagination pour demander l’ombre de son ombre à la maison dite d’Ananie, à la rue droite qui n’est plus droite, aux deux pans de muraille rejoints par une galerie, d’où l’on prétend que les chrétiens le descendirent dans une corbeille. La route même de l’apparition est controversée ; l’opinion commune met le miracle tout près de la ville ; une tradition autre le recule à plus de trois lieues.
A Éphèse, dans le théâtre, je suis monté sur la scène d’où le grammateus harangua le peuple en émeute ; mais Paul n’a laissé aucun signe de son passage sur les dalles des rues qu’il foula sans doute, qui semblaient, sous le soleil de midi, toutes neuves, d’une blancheur intacte. Éphèse se souvient de Jean plus que de Paul, et j’ai senti dans la lumière austèrement suave de ses paysages la même onction que dans le rythme évangélique des versets.