A Jérusalem, quand on gagne la place de la coupole du Rocher[25], en regardant à sa gauche la caserne turque bâtie sur l’emplacement de la forteresse Antonia, il est facile de se représenter le tumulte juif, Paul entraîné hors du Temple, et l’officier romain avec les soldats accourant hors des portiques pour le dégager. Seulement, ce n’est qu’un décor lointain ; et il n’enrichit d’aucune précision le discours que tint Paul à la populace juive.

[25] Vulgairement appelée « mosquée d’Omar ».

Dans les ruines de l’ancienne Corinthe, les Américains ont exhumé une longue rue qui descendait au port de Lesché ; à présent, elle se perd entre des files de cyprès et des vignes touffues. Des arcades la bordaient et de petites échoppes semblables aux boutiques de tous les bazars d’Orient. Comme nous arrivions près d’une stèle romaine, le gardien du lieu nous indiqua une pierre plate posée à terre, et, avec une emphase un peu ridicule :

— C’est ici, déclara-t-il, que l’apôtre Paul parlait.

— Qu’en savez-vous ? lui demandai-je.

— Le directeur des fouilles l’a dit.

Je n’insistai point et ne voulus troubler par aucune objection cet argument de foi. Après tout, il est bien certain que Paul a suivi cette voie où s’engorgeaient d’énormes foules ; peut-être Aquilas et Prisca avaient-ils près de là leur magasin ; et ils y vendaient les tissus pour les tentes que Paul fabriquait.

L’Acrocorinthe dressée devant nous comme le mur de fond d’un théâtre géant, c’est elle qui portait sur son faîte la chapelle d’Aphrodite avec son collège de mille servantes[26]. Plus près, en haut des marches usées d’un grand escalier, six colonnes pataudes soutiennent encore des morceaux d’entablement. Il y avait là un temple de Neptune ou d’Apollon. Le soleil, émergeant d’un nuage bleu noir, embrase les fûts grisâtres, seuls débris d’un luxe lourd de parvenus. A notre droite, une forte échine rocheuse, la Parachôra, surplombe les eaux verdissantes du golfe. Plus haut qu’elle et très loin, nous discernons le massif du Parnasse, un tumulte de pics déchiquetés, entre-croisés, furieux comme une bacchanale. A gauche, une autre ligne de montagnes leur donne la réplique, s’abaissant vers la mer d’un mouvement plus calme. La mer est devant nous, au bas des cyprès et des vignes jaunissantes ; elle est derrière aussi, appel d’immensité que resserrent les môles montagneux. Son haleine fumante enveloppe l’isthme et les hauteurs. Paul était peu sensible aux paysages ; comme celui-ci pourtant est paulinien !

[26] Sur l’Acrocorinthe, voir Louis Bertrand, la Grèce du soleil et des paysages, p. 156-173.

Et ces colonnes transfigurées par un soleil d’orage nous représentent la ville perdue d’orgueil, de richesse et de luxure, la ville qu’il purifia, mais qu’il n’empêcha point de mourir.