A Corinthe, pour la première fois, j’ai donc ressaisi quelque peu la présence de l’Apôtre. Athènes seulement, au pied de l’Acropole, sur la butte de l’Aréopage, me la rendit frémissante et pleine, comme si j’avais entendu sa voix retentir dans l’air nourricier.

En montant vers la colline auguste, c’était lui que je cherchais. J’avais déjà gravi, près d’un bosquet de pins, cette bosse de rochers d’où l’on domine l’Athènes moderne et la muraille qui enclôt le flanc rugueux de la citadelle. Devant l’Acropole, j’avais songé aux prédestinations de l’Hellade et à leurs harmonies avec la révélation. Mais ce fut un dimanche soir, au crépuscule, qu’en ce site immortel je relus le discours de Paul aux Athéniens.

S’il le prononça ici même — et je me plaisais à l’admettre — il voyait, en se tournant à droite, le temple de Niké perché au bord du plateau, les Propylées robustes, les cariatides de l’Erechtheion et le dur Parthénon stabilisant l’espace comme la pensée maîtrise l’indompté des éléments. La surface de l’Acropole, en ce temps-là, était encombrée de statues et d’édicules. A présent, le ciel passe au travers des colonnes ; les statues ont croulé, mais les colonnes restent debout, droites, comme en prière. Sur un morceau de la grande frise, une femme agenouillée lève les mains vers un dieu qui ne peut rien pour elle ; n’était-ce pas le Dieu inconnu qu’elle implorait ?

A l’instant, ce soir-là, où nous atteignîmes l’escalier de l’Aréopage, le soleil, comme à Corinthe, se délivra des nuées ; un rayon surprit la masse rousse et brûlée des architectures et des rocs. Il pénétra sous l’ombre du Parthénon ; un cheval cabré, sur la frise, se ranima ; les corniches ébréchées, les blocs disjoints au sommet des murs, tout devint d’or flambant ; la mer lointaine, elle aussi, parut ardente ; les promontoires sombres et les îles s’effilaient plus tranchants, plus impérieux.

L’apothéose d’une minute s’évanouit ; mais l’Acropole sembla grandir ; le temple de Niké n’était plus celui de la victoire sans ailes ; il se fit léger, comme soulevé sur l’étendue. Autour de nous, les rocs pâles défaillaient ; la longue croupe de l’Hymette, l’éperon du Pnyx étaient noirs ; à la cime du Lycabette pointu, au-dessus des bois, la blancheur d’un oratoire demeurait limpide ; une lampe y brilla, tandis qu’en bas la ville immense allumait ses feux ; et des cloches de joie, soudain, agitèrent sur un branle grave des battements rapides, comme un hymne délirant.

Cette liesse des cloches, dans un soir dominical, c’était le triomphe de Paul, l’éternité du Christ dominant les dieux morts d’Athènes. J’ouvris le petit livre des Actes ; je commençai à voix haute :

« Hommes athéniens, je vois qu’à tous égards vous êtes des gens très dévots. Car, en passant, j’ai vu les images de votre culte, et j’ai trouvé un autel où il y avait cette inscription : Au Dieu inconnu. Ce que vous honorez sans le connaître, moi, je vous l’annonce[27]… »

[27] XVII, 22 et 35.

Parole qui me donna le frisson d’avoir entendu Paul la clamer lui-même. Car elle fut certainement cueillie de ses lèvres. Quelle vue splendide sur l’attente confuse de la Vérité chez les païens ! Mais l’annonciateur poursuivait :

« Dieu qui a fait le monde et tout ce qui est dans le monde, alors qu’il est le maître du ciel et de la terre, n’habite pas dans des temples faits par la main des hommes… Et, puisque nous sommes de la race de Dieu, nous ne devons pas croire que rien de divin soit semblable à l’or, à l’argent, ou à la pierre, image due à l’art et à la méditation de l’homme. »