Au moment où il envoya son épître, on était au printemps. Il songeait à se rendre en Macédoine, puis, l’automne venu, à gagner Corinthe :

« Je séjournerai chez vous un certain temps ; ou même, je passerai l’hiver auprès de vous afin que vous me mettiez en route pour l’endroit où je veux aller. »

Les circonstances devaient changer ses dispositions. Resta-t-il, comme il l’annonçait, à Éphèse, jusqu’à la Pentecôte, fête des prémices ? On peut en douter.

Tous les ans, au mois d’avril, les Éphésiens célébraient Artémis par des pompes orgiastiques, des jeux dans le stade et des concours dans le théâtre. Les eunuques du temple, les Mégabyzes, et les vierges qui servaient la déesse la promenaient à travers les rues, le long des bassins du port. Des hérauts sacrés, des trompettes, des joueurs de flûte, des cavaliers précédaient la procession. Des encensoirs se balançaient devant la statue, coiffée d’un haut modius, et qui exhibait une grappe de mamelles, symbole de sa puissance féconde. Son corps était enfermé dans une gaine où des animaux en relief, lions ailés, taureaux ailés, béliers, griffons, abeilles signifiaient la fidélité créatrice de la Mère des Dieux. Artémis régnait sur Éphèse, elle était la gloire de sa ville ; elle inspirait à ses fidèles les ivresses d’une communion sainte avec sa force éternelle.

Durant le mois d’Artémision, les pèlerins, foules enthousiastes, arrivaient de toute la province d’Asie, des îles et même d’Égypte. Les dévots achetaient autour du temple de petites images du sanctuaire, en bois, en ivoire, en argent. Une corporation exploitait ce commerce, et il était des plus fructueux.

Cette année-là, les orfèvres constatèrent que la vente des images diminuait ; ils cherchèrent la cause et s’en prirent à la prédication du missionnaire juif qui annonçait un nouveau dieu. L’un des plus influents, un certain Démétrius, convoqua les autres orfèvres et les ouvriers qu’ils employaient :

« Hommes, leur dit-il, vous savez que de cette industrie vient votre bien-être : et vous voyez et apprenez que, non seulement à Éphèse, mais presque dans toute l’Asie, cet homme a détourné par persuasion un grand nombre de gens, disant que ce ne sont pas des dieux, ceux qui se font avec les mains. Or, il est à craindre que non seulement notre partie (métier) tombe en discrédit, mais que le temple de la grande Artémis soit compté pour rien, et que soit détruit le prestige de celle que révère toute l’Asie et le monde entier. »

Assurément, Démétrius exagérait, en démagogue, afin d’échauffer les fureurs populaires ; il confondait, à dessein, ou peut-être par ignorance, la propagande juive, âprement hostile aux simulacres idolâtriques, et qui pouvait agir dans toute l’Asie, avec l’apostolat du chrétien Paul pour qui la dévotion aux images était chose secondaire. La croissance des églises avait-elle pu si promptement ruiner un commerce prospère depuis des siècles ? Tout au moins, Démétrius visait à le faire accroire ; il espérait intéresser aux revendications des orfèvres les prêtres eux-mêmes, le personnel du temple[332] et les mendiants. Il voulait, par une émeute, obtenir que Paul et les chrétiens fussent chassés ou massacrés ; et il faillit réussir au delà de ses espérances.

[332] Ce personnel était énorme. Outre les prêtres et les prêtresses, on y comptait les préposés aux festins religieux, les encenseurs, les hérauts sacrés, les trompettes, les cavaliers, les balayeurs, les joueurs de flûte, les préposés à la garde-robe de la déesse, etc. (voir Daremberg et Saglio, art. Diana),

Les ouvriers sortirent dans la rue, exaspérés, criant : « Grande est l’Artémis des Éphésiens ! »