Cette clameur se multipliait, les passants, les pèlerins, se joignaient aux manifestants, entonnaient sans savoir pourquoi : « Grande est l’Artémis des Éphésiens ! » Un courroux sacré précipitait la cohue ; elle roulait vers le théâtre, lieu habituel des réunions publiques.
Sur son passage, deux Grecs macédoniens, Aristarque et Gaïus, furent signalés comme étant des compagnons de Paul. On les bouscula, on les entraîna. Les plus violents se disposaient à les lapider ou à les mettre en pièces.
A la nouvelle du tumulte, et sachant deux des siens en péril de mort, Paul n’eut qu’une idée : s’élancer au théâtre, apostropher les séditieux. Le danger l’exaltait ; il apercevait une occasion magnifique de proclamer le Christ devant tout un peuple en s’offrant lui-même au martyre. Mais ses disciples l’en conjurèrent : « Ne vous montrez pas[333] ! » Et des notables de la ville, des fonctionnaires romains dont il s’était fait des amis, les asiarques[334] lui mandèrent de se tenir coi. Il céda, parce que l’heure où il devait donner tout son sang n’était pas encore venue.
[333] M. Loisy (Commentaire des Actes, p. 749-756) soutient sans aucune preuve que l’émeute d’Éphèse est une invention du narrateur. Or celui-ci, dans l’hypothèse d’un récit fictif, n’aurait-il pas attribué à l’Apôtre un rôle de parade, le faisant monter sur la scène et haranguer la foule ?
[334] Les asiarques étaient les magistrats ou les membres du comité qui veillait au culte des Césars. Il y avait à Éphèse deux temples dédiés aux Césars.
Dans le théâtre, les cris continuaient. Répercutées par la montagne, les voix s’entre-choquaient comme des vagues entre les blocs d’un môle. Les hurlements redoublèrent quand un certain Alexandre fit signe qu’il voulait parler. C’était un Juif, et les Juifs qui se trouvaient pris dans la foule, ayant peur d’être mis à mal, le poussaient en avant pour qu’il dégageât leur cause de celle des chrétiens. Il agitait les mains, réclamait un peu de silence. On reconnut un Juif ; la populace vociféra, comme pour le broyer sous ses invectives.
La clameur se répétait : « Grande est l’Artémis des Éphésiens ! » Deux heures durant, secouée par une frénésie, la foule jeta vers la déesse l’appel orgueilleux de sa foi blessée. La clameur tombait, puis reprenait dans un paroxysme. Tout d’un coup, sur la scène, devant les colonnes d’un portique, un personnage parut, étendit son bras. La foule applaudit, saluant le grammateus, le chancelier qui, d’ordinaire, présidait les assemblées du peuple. A l’instant, le calme s’établit ; le grammateus dit simplement :
« Éphésiens, qui ne sait que la ville d’Éphèse est gardienne du temple de la grande Artémis et de son image tombée du ciel ? Ces choses étant hors de toute dispute, il convient que vous ayez de la tenue et que vous ne fassiez rien d’irréfléchi. Car vous avez amené ces hommes sans qu’ils soient sacrilèges ni blasphémateurs de la déesse. Si donc Démétrius et ceux de son métier qui sont avec lui ont un grief contre quelqu’un, des audiences se tiennent et il y a des proconsuls ; qu’ils portent devant eux leurs griefs. Mais si vous avez quelque autre différend, il sera éclairci dans une assemblée légitime. Car enfin nous risquons d’être accusés de sédition pour l’affaire d’aujourd’hui, ne pouvant rendre aucune raison de cet attroupement. »
Ayant ainsi parlé, il congédia l’assemblée du peuple. Les Éphésiens, gens frivoles, s’apaisèrent aussi vite qu’ils s’étaient émus.
Cependant, Paul, après cet événement, ne put s’attarder à Éphèse. Les haines coalisées préparaient contre sa vie quelque sinistre embuscade. Aquilas et Prisca « risquèrent leur tête pour le sauver[335] ». Il ne voulut point les exposer davantage et s’embarqua secrètement pour Troas avec le dessein de passer en Macédoine.