C’est là, on le suppose, qu’avant de s’en aller à Jérusalem, les yeux tournés vers Rome et l’Occident, inaugurant en désir une phase nouvelle de sa carrière, il dicta sa grande épître aux Romains. Peut-être la confia-t-il à Phoebé, une chrétienne, « diaconesse[348] de l’église de Kenchrées », qui partait justement pour l’Italie, celle dont il dit à la fin :

[348] La Ire épître à Timothée, III, 12, indique les qualités des femmes qu’on choisira comme diaconesses : « Qu’elles n’aient pas une mauvaise langue. Qu’on les prenne graves et fidèles en tout. » Les diaconesses étaient des vierges ou des veuves chargées de catéchiser les femmes, de les baptiser, de prendre soin des pauvresses et de porter aux chrétiennes malades l’eucharistie.

« Assistez-la en toute affaire où elle pourrait avoir besoin de vous. Elle a fait beaucoup pour le service de plusieurs et pour moi-même. »

L’épître semble proportionner la solennité de son accent et son ampleur à l’idée qu’il se faisait de la chrétienté romaine, de son avenir. Qu’il l’ait crue opportune, c’est une apparente étrangeté ; car, en principe, il n’œuvrait point sur les fondations posées par autrui. Or, il n’avait aucune part aux commencements de l’Église, à Rome.

L’Évangile, de très bonne heure, y était venu. Tout ce qui se passait en Orient avait, dans la ville maîtresse, une prompte répercussion. Des soldats de la cohorte italique, à Césarée, avaient pu se convertir comme le centurion Cornélius, et, rentrés à Rome, avaient parlé du Christ[349]. Quelques-uns des étrangers présents à Jérusalem, lors de la première Pentecôte, des Grecs d’Antioche avaient émigré ou séjourné dans la capitale de l’Empire. La plupart des gens que mentionnent les salutations finales de l’Épître portent des noms grecs.

[349] Voir Marucci, Archéologie chrétienne, t. I, p. 6.

Des Juifs aussi avaient formé le premier noyau des « saints élus ». La colonie juive était si considérable qu’ils imposaient le repos du sabbat dans les quartiers où ils faisaient du commerce[350], au Transtévère, à Suburre, près de la porte Capène.

[350] Voir Paul Allard, Histoire des persécutions, t. I, p. 1-13.

Ils étaient surtout cabaretiers, petits marchands de dattes, d’huile, de poissons. Juvénal, en se promenant par les rues des faubourgs, croisera, non sans curiosité, la sorcière juive en guenilles qui mendiait à l’oreille du passant[351] et, pour prix de ses prédictions heureuses, happait de ses doigts crasseux quelques as. Mais il aurait pu connaître aussi des Juifs, commerçants aisés, tels que Prisca et Aquilas, des Juifs médecins, peintres, poètes, comédiens, et des prosélytes juives, riches courtisanes, comme l’était Poppée.

[351] Voir Sat. VI.