Et cependant, Dieu ne l’a point tout à fait rejeté. Paul lui-même est Israélite « de la race d’Abraham, de la tribu de Benjamin ». L’obstination des Juifs a causé le salut des gentils. Si, d’un seul coup, Israël s’était converti, les Apôtres n’auraient point travaillé à sauver les infidèles. Or, si « sa chute est une richesse pour le monde », que ne sera pas son relèvement, sinon « la résurrection des morts » ?
Cette dernière parole, dans son obscurité pleine de substance, fait songer à la vision des ossements qu’eut Ézéchiel. Israël sera longtemps, sur la face de la terre, comme un cadavre dont les os desséchés sont épars. Ses membres se rejoindront, mais ils seront sans vie, jusqu’à ce que l’Esprit souffle et que la Grâce ranime le peuple de Dieu.
Selon la pensée de l’Apôtre, une partie d’Israël a résisté au Christ, jusqu’à ce que « la masse des gentils » soit entrée dans l’église ; ensuite, les Juifs eux-mêmes se soumettront. Paul ne veut pas dire que toutes les nations, un jour, seront composées de croyants, que tous les Juifs, à leur suite, se feront chrétiens. Il n’ignorait pas, ayant communiqué aux fidèles la prévision de la « grande apostasie », ce que Jésus avait annoncé : « Quand le Fils de l’homme reviendra, trouvera-t-il de la foi sur la terre[358] ? » Mais il se représente l’avenir des deux groupes humains : gentils et Juifs. Il voit des temps pareils aux nôtres : la foi décline dans les âmes, ici ou là, chez tel peuple ; cependant, il n’est plus un seul coin du monde où le nom du Christ n’ait retenti. L’offrande du sang, par la continuité du Sacrifice quotidien, arrose la plénitude du globe d’un perpétuel torrent de vie rédemptrice. Ainsi entendue, la prophétie paulinienne n’est plus loin de s’accomplir. Il reste à voir la conversion d’Israël ; car Dieu a laissé les hommes s’enfermer dans l’incroyance ; on dirait, pour parler le langage de Paul, qu’il les y a lui-même enfermés, afin de les en tirer par sa miséricorde.
[358] Luc XVIII, 8.
Et le mystique, au lieu d’être effrayé par l’énigme des prédestinations, conclut en magnifiant le mystère :
« O abîme de la richesse et de la sagesse, et de la science de Dieu ! Comme ses jugements sont inscrutables, et impénétrables ses voies ! »
En somme, par son épître, qu’apportait-il d’essentiel ? Une vue d’ensemble sur le passé religieux et sur l’avenir du genre humain.
Le passé, devant son regard, n’obtient qu’une condamnation radicale : tous les hommes sous une loi de mort, œuvre d’Adam ; personne de juste. La Loi de Moïse donne le discernement du péché, en tant qu’il offense le bien suprême, mais non la force d’être vertueux et de mériter la béatitude.
L’avenir, qui est déjà le présent depuis la mort et la résurrection du Christ, ouvre au contraire des espérances sans terme : tous sont justifiés par la foi, sans les œuvres de la Loi ; Dieu n’est pas seulement le Dieu des juifs, il est aussi le Dieu des gentils.
Sans doute, l’homme reste soumis aux souffrances et aux convoitises de la chair. Toute la nature gémit avec nous, attendant l’adoption des enfants de Dieu, c’est-à-dire le renouvellement du monde après la bienheureuse Parousie, un état de paix et de gloire où les créatures seront associées à la transfiguration des Saints. Mais les épreuves de ce monde ne sont rien auprès de cette vie suprême. Notre chair a beau sentir la loi du péché ; la Grâce remédie à nos impuissances. Celui qui a donné pour nous son propre Fils, comment pourrait-il ne pas nous donner toutes choses avec lui ? Contre ceux que Dieu a élus, qui se portera accusateur ? C’est Dieu qui justifie. Qui condamnera ? Sera-ce le Christ Jésus… qui est à la droite de Dieu, qui intercède auprès de nous ? Qui nous séparera de l’amour du Christ ? La tribulation ? L’angoisse ? La persécution ? La faim ? La nudité ? Le péril ? Le coutelas (du bourreau) ?… Mais en toutes ces choses nous sommes plus que vainqueurs, grâce à Celui qui nous a aimés[359]. »