Pendant que les soldats, avec leur captif, remontaient l’escalier, les meneurs voyant que l’impie leur échappait, se retournant vers la masse, l’excitaient : « Enlevez-le ! Enlevez-le ! » Le détachement romain se sentit débordé par la poussée hurlante. Les soldats qui tenaient le prisonnier craignirent qu’il ne leur fût arraché ; ils lièrent à leurs bras ses deux chaînes.
Inquiet, le tribun Lysias gravissait les marches derrière eux. Il était Grec, il commandait depuis peu la cohorte de la tour ; il redoutait le furor judaïcus ; il n’ignorait point qu’au moment des fêtes l’ivresse religieuse renforçait chez le peuple le fanatisme national. On lui avait parlé du coup de main qu’un Juif d’Égypte, se donnant pour le Messie, avait, quelques mois auparavant, tenté contre Jérusalem. Plusieurs milliers[380] de gueux, ramassés dans le désert, avaient suivi ce faux Christ jusqu’au mont des Oliviers. Il prétendait chasser de la ville les Romains ; à sa voix les murailles tomberaient, comme au son des trompettes de Josué avaient croulé celles de Jéricho. Le procurateur Félix, avec des cavaliers et des légionnaires, aidés par des Juifs, était sorti à la rencontre de la horde, l’avait mise en déroute. Mais le chef avait pu s’enfuir. Lysias, devant la furie du peuple et son acharnement à réclamer Paul, pensa que c’était lui « l’Égyptien ». L’Apôtre, en ces minutes, devait paraître hirsute et sauvage comme un bandit ; ses vêtements étaient déchirés, ses cheveux en désordre, pleins de poussière et de crachats. Jusqu’alors, il n’avait pas ouvert la bouche — sa parole aurait-elle pu se faire entendre ? — Tout d’un coup, en atteignant le haut des degrés, sur un ton déférent, mais énergique, il interpella le tribun :
[380] Josèphe (B. J. II, XXIII) les évalue à trente mille : l’auteur des Actes les réduit à quatre mille. Des deux il est certainement le plus exact ; car le même Josèphe, toujours enclin à gonfler les chiffres, déclare ailleurs (Antiq., XX, VI) qu’il a suffi, pour disperser les séditieux, de tuer quatre cents hommes et d’en capturer deux cents.
— Puis-je te dire un mot ?
Le tribun s’étonna de l’ouïr parler grec, et avec l’accent d’un orateur, d’un personnage cultivé. Ce prisonnier n’était donc pas un brigand, un coureur de désert qui se fût énoncé en un patois sémitique et barbare !
— Tu sais le grec ! s’exclama-t-il. Tu n’es donc pas l’Égyptien ?…
Paul, avec un beau calme fier, lui répondit :
— Je suis un Juif, citoyen de Tarse, ville de Cilicie qui n’est pas sans gloire. Je t’en prie, laisse-moi parler à ce peuple.
L’idée sublime venait de surgir en lui, comme une inspiration : proclamer le Christ vis-à-vis du Temple, haranguer « ses frères » qui le détestaient sans le connaître. Il avait ici pour auditoire immense tout Israël représenté par les Juifs de Jérusalem, leurs prêtres, les Juifs de la diaspora, et aussi la gentilité en la personne de Lysias, des centurions, des soldats.
Le tribun consentit, curieux de voir ce qu’obtiendrait l’éloquence du captif. On desserra les liens, Paul se retourna vers les manifestants qui brandissaient encore leurs poings et leurs bâtons. Il leva ses bras chargés de chaînes, montra qu’il voulait parler.