Le tribun, comprenant mal par quoi l’orateur mettait en rage les Juifs, voulut couper court à cette exaspération. Il fit un signe ; les soldats entraînèrent le prisonnier dans l’intérieur du corps de garde. On ferma les portes ; la foule, impuissante, continuait, en bas, à vociférer.
Son insistance fatigua le tribun ; et la mauvaise humeur du chef se retourna contre celui qui avait causé ce mouvement séditieux. Il le prit pour un agitateur de carrefour, digne d’être mis en croix comme un esclave. Quel crime lui valait la haine du peuple ? Au lieu de l’interroger d’abord, il jeta un ordre au centurion du poste. Celui-ci fit lier Paul à un poteau ; on le suspendit par les mains, en sorte que ses pieds touchaient à peine le sol ; on l’avait dépouillé de ses vêtements, et deux valets s’approchèrent avec les horribles fouets garnis de pointes qui servaient à la flagellation des inculpés pour leur arracher un aveu.
Paul n’avait point peur de souffrir ; sa chair connaissait les verges ; elle pouvait trembler sous leur morsure. Mais il avait une joie : en cet instant, le dos tourné aux exécuteurs, les mains hautes tendues vers le poteau, il ressemblait à son Maître Jésus, lié contre la colonne avant d’être flagellé. Cependant le jour de son martyre n’était pas venu ; il avait une œuvre à parfaire en ce monde. On l’aurait flagellé peut-être jusqu’à la mort ; il dit au centurion debout près du poteau la parole qui lui assurait la vie :
— Est-ce qu’il vous est licite de flageller sans jugement un citoyen romain ?
Étonné, le centurion courut avertir Lysias. Le tribun arriva, posa lui-même à Paul cette question :
— Dis-moi ? Tu es Romain ?
— Oui, répondit Paul. Et il indiqua, sans doute, les preuves de son droit de cité.
Le tribun, qui sentit la gravité d’une telle erreur, s’empressa de faire détacher son captif, et il tenta de l’amadouer par ses façons familières.
— Mon titre de citoyen, lui confia-t-il, je l’ai payé un gros prix[381].
[381] Sous Claude, l’État romain vendait aux étrangers le titre de citoyen ; il tirait de ce trafic des sommes exagérées (voir Dion Cassius, l. IX, 17, 5).