On entrait dans l’arrière-saison ; le jeûne de Kippour était passé. Le temps se maintenait clair ; un bon vent soufflait. Le navire qui emmenait Paul, un bateau de cabotage, venait d’Adramytte en Mysie. Il y avait à bord d’autres prisonniers, peut-être des condamnés qu’on destinait, pour divertir la plèbe romaine, aux bêtes fauves du cirque. Un centurion de la cohorte Auguste et un détachement de soldats les convoyaient.

Quelques-uns des disciples de Paul, Timothée, Luc, Aristarque le Thessalonicien avaient pu s’embarquer avec lui comme passagers. La mer le fatiguait, surtout dans le délabrement corporel où l’avaient mis deux ans de captivité ; et il voyageait sans doute sur le pont, exposé aux rafales, à la pluie, ou dans un fétide entrepont parmi les misérables qu’on y tenait entassés.

En un jour, le vent du sud porta le navire jusqu’à Sidon ; il y fit escale. Le centurion, soit que Paul eût gagné déjà son estime, soit qu’il eût l’ordre de le bien traiter, lui permit de descendre à terre. La petite église du lieu fêta son passage ; il exhorta les fidèles, et ils le comblèrent de soins affectueux.

Le vent avait tourné franchement à l’ouest. On ne pouvait gagner la pleine mer. Le bateau s’abrita derrière les hauteurs de Chypre, le long de la côte orientale, et passa en vue des rivages de la Cilicie, de la Pamphylie. Paul reconnut, à distance, les régions par lui ouvertes à l’Évangile ; les reverrait-il de ses yeux de chair ?

Le vaisseau atteignit le port de Myre en Lycie. Là, se trouvait, arrivant d’Alexandrie, un assez gros navire, chargé de grain, qui se rendait à Brindes ou à Naples. Le centurion y retint la place nécessaire pour tous ses hommes. Malgré le vent du sud, le transport se remit en route ; après plusieurs jours d’une marche lourde, il toucha Cnide. La Crète ensuite le protégeant, il fendit des eaux plus calmes. A mesure qu’approchait la pointe de la grande île, la mer devint hargneuse. Il doubla le cap Salmoné, et se réfugia péniblement dans une anse appelée Beau-Port, près de la ville de Lasaia.

Ce lieu, en dépit de son nom, offrait un abri précaire contre les vents d’ouest et du sud-ouest. Le pilote et le patron décidèrent de pousser, plus à l’Occident, jusqu’au port de Phénix où l’on pourrait attendre le beau temps.

Paul, qu’une intuition prophétique avertissait du péril, tenta de les dissuader :

— Hommes, dit-il, je vois qu’il y aurait grand dommage non seulement pour la cargaison et le navire, mais pour nos vies, si la navigation continue.

Le patron dut hausser les épaules ; il savait son métier. De quoi se mêlait un passager suspect, oiseau de triste augure, gibier de potence ? Le centurion aussi méprisa l’avis que Paul, sans doute, réitéra. Il aurait pu débarquer son monde à Beau-Port ; il écouta, selon l’humaine prudence, le pilote et le patron.

Un vent du sud s’étant mis à souffler, on leva l’ancre ; on suivit, en louvoyant, d’aussi près que possible, le rivage de la Crète, ses falaises qui plongeaient à pic dans des eaux farouches.