Mais, subitement, des montagnes mêmes de l’île, comme par une porte tout d’un coup rompue, un ouragan du nord-ouest s’abattit sur la mer.
— L’Euroaquilo ! crièrent les marins. L’Euryclydôn ! Où allons-nous ?
Le patron fit serrer la voilure et le navire se laissa emporter au large, avec la tempête, dans l’horreur et la nuit.
Paul s’était plu à dire : « Toute la création gémit. » Pensa-t-il au commentaire que la tourmente jetait à cette parole inspirée ? Clameurs des matelots, claquements des toiles, cordages sifflants, membrures qui craquaient, plaintes hurlantes des vents entre-heurtés, giclements d’écume, chocs des lames écrasées sous les lames, lanières cinglantes de la pluie, et l’abîme pareil, comme Job l’avait dépeint, à une tête de vieillard échevelé. Mais, au travers du chaos, il ne cessait pas de sentir la présence du Christ libérateur. S’il l’avait vu marcher sur les ondes formidables, il serait allé, comme Pierre, avec assurance, au-devant de lui. Il avait fait déjà trois fois naufrage, dans des traversées que nous ignorons[394] ; il était, par toute sa foi, certain d’en réchapper.
[394] II Cor. XI, 24.
Le jour lentement revint, sans que le soleil parût. Des nuages bas filaient, qui semblaient danser comme le bateau lui-même. A l’infini, le cercle hérissé des vagues, des montagnes d’eau creusées en gouffre.
Une petite île pourtant surgit : des pitons aigus comme des clous, où se déchiraient les nuées ; une côte inaccessible, où se brisaient les lames voraces.
Le pilote reconnut Cauda (aujourd’hui Gozzo) à vingt-cinq milles au sud de la Crète. L’île opposait un mur aux rafales ; en courant derrière elle, on eut un moment de répit. Les hommes hissèrent à bord la chaloupe massive qu’on avait, jusque-là, remorquée au bas de la poupe. Le patron avait peur qu’elle ne fût emportée. On ceintra le bordage avec des câbles, de crainte que la charpente ne cédât ; et l’on fit tomber une ancre flottante qui, par son poids, pouvait retarder la fuite éperdue. Une des choses à redouter, c’était de se voir poussés vers l’Afrique, d’échouer sur la grande ou la petite Syrte, en plein désert.
Chaque fois que le bateau s’enfonçait au creux d’une vague, il se relevait, d’un effort oblique, si lourdement qu’il pouvait soudain chavirer. Pour alléger sa fatigue, le troisième jour, l’équipage lança par-dessus bord les tables, les bancs, les agrès inutiles, les antennes arrachées par le vent, et qui jonchaient le pont.
L’ouragan s’obstinait. Il semblait qu’une horde de démons s’animait à l’exaspérer. Ni soleil, ni étoiles, depuis treize jours, n’avaient lui. On ne savait plus où l’on était, où l’on s’en allait. L’eau avait avarié une grande partie des caisses de vivres. Sur les deux cent soixante-seize personnes que le navire portait, la plupart, trop malades ou sans provisions, depuis le commencement de la tempête, ne mangeaient presque rien. Les courages défaillaient ; les hommes se jugeaient perdus ; Paul avait grand’peine à soutenir sa vaillance ; il sentait les puissances du mal, plus que jamais, acharnées sur sa route, comme si elles voulaient lui barrer l’accès de la Ville éternelle. Il priait éperdument pour les âmes des vivants embarqués avec lui ; il demandait un signe.