Une nuit — la treizième — un ange lui apparut, le réconforta :

— N’aie point peur, Paul ; il faut que tu comparaisses devant César ; et voici que Dieu te fait don de tous ceux qui naviguent avec toi.

Au matin, le temps n’avait pas encore changé. Toujours le ciel informe, la mer livide ou d’un noir de poix, et le vent inexorable. Cependant, Paul circula sur le pont, parmi les groupes abattus ; et il leur communiqua sa divine sécurité :

— Hommes, il aurait fallu m’écouter, ne pas reprendre la mer en quittant la Crète. Vous auriez fait l’économie de ce malheur et de cette perte. Et maintenant je vous exhorte à être confiants ; de vous tous pas un ne se perdra ; il n’y aura que le vaisseau (de perdu). Car, cette nuit même, s’est présenté à moi un ange du Dieu à qui j’appartiens, que je sers… C’est pourquoi, hommes, soyez confiants ; j’ai foi en Dieu que les choses seront comme elles m’ont été dites. Mais c’est dans une île qu’il nous faut échouer.

En effet, la quatorzième nuit, vers minuit, des hommes de l’équipage perçurent, au milieu du vacarme des flots, un bruit significatif. L’ancre flottante râclait les fonds ; donc une terre était proche. Ils jetèrent la sonde : vingt brasses seulement ! Un peu plus loin : quinze brasses ! Ils tremblèrent que le bâtiment n’allât s’éventrer sur un récif ; et de la poupe ils précipitèrent quatre ancres. Ils préféraient un danger à un autre danger. Mais le navire faisait eau ; immobile, il pouvait être, avant le jour, disloqué par les vagues.

Dans l’affolement des ténèbres les matelots songèrent à fuir. Ils descendirent la chaloupe, sous prétexte de tendre aussi des ancres à l’avant. Paul était là, penché sur le bordage. Il comprit leur manœuvre, dit au centurion et aux soldats :

— Si ces hommes ne restent pas sur le navire, vous autres, vous ne pouvez pas vous sauver.

La chaloupe descendait ; les soldats, malgré les cris des matelots, coupèrent les cordages ; elle tomba dans la mer.

Paul, en ces moments critiques, prend, comme partout, l’allure d’un chef. Une certitude surnaturelle investit ses paroles d’une autorité que n’aurait plus ni le patron du vaisseau, ni le centurion. Ce mystique a l’œil ouvert sur la chaloupe qu’on veut descendre. Mais sa grandeur sacerdotale couronne son génie pratique, le transfigure.

Le jour n’est pas encore venu ; les fanaux secoués par les bourrasques lui laissent entrevoir des visages exténués, des corps grelottants. Il va et vient parmi les hommes ; il élève la voix, sa voix dont la puissance affrontait le tumulte de la mer comme les hurlements d’une foule :