Il est facile d’imaginer la réprobation qu’inspirait à Paul, entre 59 et 61, la Rome de Néron.
Le prince avait fait assassiner sa mère. Le cynisme de ses turpitudes devenait monstrueux. La vie des riches ressemblait à une sombre farce, finissant et recommençant, comme le festin de Trimalcion, au moment où la valetaille, allongée dans des flaques de vin, ronfle sous les pieds des convives tous pêle-mêle endormis. Les lampes vont mourir ; deux Syriens entrent dans la salle pour voler des bouteilles encore pleines ; ils renversent des tables ; une coupe heurte la tête d’une servante qui pousse un cri. On se réveille et on se remet à boire.
La hideur de cette société pourrait s’abréger en l’image du poisson que Juvénal[407] voyait « engraissé des ordures d’un cloaque par où il avait coutume de remonter jusqu’à l’égout de Suburre ».
[407] Sat. V.
La cruauté dépassait la goinfrerie et les autres vices. En regardant le dessin d’une robe nouvelle, une dame romaine, pour s’amuser, faisait déchirer des esclaves sous les fouets. Néron, s’il faut en croire Suétone, souhaitait de livrer des victimes vivantes à un Égyptien gourmand de chair crue.
L’Empire était une machine à broyer les hommes. Mais, au fond de la tyrannie, se cachait une peur immonde. La servilité du Sénat couvrait mal les haines des patriciens contre un régime de démagogie militaire où leurs biens et leur vie étaient exposés à l’arbitraire de la délation. Rome traînait par les cheveux ceux des Barbares qu’elle pouvait atteindre. Mais elle sentait, derrière elle, gronder leur masse indéfinie, indomptée.
Dans les lettres de Paul, saisirons-nous quelques vestiges des sentiments qui devaient peser sur son âme, en face de l’orgie impériale ? Pierre, en sa première épître[408], Jean, dans l’Apocalypse, appelleront Rome Babylone. Paul, écrivant aux Philippiens[409], se contente d’une allusion au siècle pervers :
[408] V, 13.
[409] II, 15.
« Soyez d’irréprochables enfants de Dieu au sein d’une génération tortueuse et corrompue où vous apparaîtrez comme des flambeaux dans le monde, retenant la parole de vie. »