Et il se donnera en exemple à ses Philippiens bien-aimés :
« Ce n’est point que j’aie déjà gagné le prix, que je sois parfait. Non, je poursuis ma course, visant à conquérir (le prix), puisque j’ai été moi-même conquis par le Christ. »
A nul moment, il n’avait insisté davantage sur l’essentiel mystère : Le Christ et son Église sont unis comme la tête et les membres ; si nous voulons, nous, les membres, posséder la vie, il faut la recevoir de la tête, vivre par elle, avec elle, en elle.
Les deux épîtres aux Éphésiens[415] et aux Colossiens sont pleines de cette sublime « révélation ». Jamais l’éloquence de Paul n’atteignit une telle ampleur métaphysique. Il ressemble aux paladins des légendes qui, en pourfendant un Dragon, mettaient la main, dans sa caverne, sur un trésor inconnu. Tandis qu’il bataille contre l’erreur, du même coup il attire à la lumière des vérités qu’on aurait crues inaccessibles. Volontiers, il les transpose en images et en allégories. Il voit les pierres vivantes de la bâtisse, soutenues par le bloc angulaire, celui qui unit les deux murs (Israël et les gentils), « former un temple saint dans le Seigneur ». Ce symbole, réminiscence du temple, était clair surtout pour des Juifs. Mais des païens, familiers avec le gymnase, comprenaient mieux la similitude « du corps dont la cohésion vient de la force qui joint les membres, et assemblé, uni par l’entremise des muscles de service, selon la mesure d’action dévolue à chacun, s’accroissant pour être construit dans l’amour[416]. »
[415] On admet communément aujourd’hui que l’épître dite aux Éphésiens s’adressait à l’église de Laodicée (voir dans la préface du P. Vosté à son commentaire du texte les raisons qui expliqueraient la substitution d’Éphèse à Laodicée).
[416] Éphés. IV, 16.
Le propre du mystique est d’aller, au delà des images, vers le sommet de l’idée pure, jusqu’à la vision intellectuelle de la substance. Captif, durant ses heures d’isolement, avec toute la maturité de sa foi, Paul s’élevait à des contemplations ineffables, il les retenait en une langue lumineuse et profonde, la même qui resplendira dans l’Évangile de saint Jean, bien qu’il ne prononce pas comme lui le mot : Verbe. Il savait les Colossiens[417] troublés par des erreurs gnostiques sur les rapports de Dieu et du monde ; il leur expose la nature vraie du Médiateur :
[417] La ville de Colosses, dans la vallée du Lycus, en Phrygie, avait reçu l’évangile de la bouche d’Épaphras, disciple de Paul.
« (Le Christ) est l’image de Dieu, du Dieu invisible. Engendré avant toutes créatures, car toutes choses ont été créées en lui, celles qui sont dans les cieux et celles qui sont sur la terre, les visibles et les invisibles, Trônes et Dominations, Principautés et Puissances. Tout a été créé par lui et pour lui ; lui-même existe avant toutes choses et toutes choses existent en lui. »
L’abîme où il se perdait, c’était le prodige de cette Toute-Puissance divine, consommée en la faiblesse parfaite. L’achèvement de la grandeur en Dieu devait être « de se dépouiller lui-même, de s’humilier, obéissant jusqu’à la mort, et à la mort de la Croix. C’est pourquoi Dieu l’a surexalté, et lui a donné un nom qui est au-dessus de tout nom ; afin qu’au nom de Jésus tout genou fléchisse dans le ciel, sur la terre et dans les enfers ; et que toute langue confesse à la gloire de Dieu le Père que Jésus-Christ est le Seigneur[418] ».