Préposé à des œuvres de charité, « comblé de grâce et de puissance », Étienne révéla des dons suréminents. Il opérait « au milieu du peuple des miracles et des signes extraordinaires ». Il prêchait aussi, catéchisait les indigents qu’il soulageait, les infirmes qu’il guérissait.
On a conjecturé qu’il osa provoquer dans leurs synagogues les Juifs hellénistes ; d’où les fureurs liguées contre lui. S’arrogea-t-il cette mission ? Il est plus simple d’admettre qu’irrités des prodiges et des conversions qu’il multipliait, les Juifs déléguèrent quelques orateurs de synagogues, agressifs et retors, qui lui portèrent un défi public, espérant l’humilier, abattre son prestige.
Certains d’entre ses contradicteurs fréquentaient la synagogue des Ciliciens. Saul de Tarse devait en être. Né vers l’an 10 ou 12, il avait en 36 vingt-trois ou vingt-cinq ans. Les pharisiens attaquèrent sans doute Étienne sur la doctrine du Christ. Le débat tourna simplement à leur confusion ; ils ne purent tenir contre l’Esprit de sagesse qui parlait en lui.
Alors ils ourdirent, pour le perdre, des calomnies décisives. Étienne avait blasphémé contre Moïse, contre le Temple et la Loi.
Contre le Temple ! Nul grief ne pouvait être plus redoutable. C’était le crime qu’on avait reproché à Jésus.
Le Temple signifiait le relèvement et la stabilité d’Israël. Tout l’orgueil et toute l’opulence du peuple de Iahvé s’y concentraient. Lieu saint unique, nombril du monde, la gloire de Dieu l’habitait. De très loin il éblouissait, tel qu’une montagne de marbre, mais avec les pointes dorées de sa toiture, les colonnes de ses portiques, ses neuf portes plaquées d’or et d’argent, et la dixième en bronze de Corinthe, si lourde qu’au dire de Josèphe[33] il fallait, pour la fermer, les bras de vingt hommes. Du matin au soir, les victimes y montaient, le sang des boucs et des taureaux éclaboussait les cornes de l’autel, la graisse des holocaustes fumait sur les brasiers. Les appels des trompettes et des cors, les clameurs des psaumes exaltaient au-dessus de la ville des rythmes de piété guerrière. Enfin, le trésor, le Corban détenait des richesses formidables et mystérieuses. On n’avait pas oublié la poutre d’or cachée dans une solive de bois, et qui pesait, disait-on, trois cents mines[34]. Sans le Temple, sans les pèlerinages et les sacrifices, que seraient devenus les commerçants de Jérusalem, les éleveurs palestiniens ?
[33] Bellum judaïcum, II, 17.
[34] Josèphe, Antiquités juives, XIV, XII. Les chiffres donnés par Josèphe doivent souvent être accueillis avec une sévère méfiance.
Le dénigrer, parler de sa destruction possible, cette impiété devait paraître aux Juifs monstrueuse et suprême, d’autant plus exaspérante qu’au fond ils pressentaient les catastrophes prédites, suspendues sur lui et sur eux.
Les ennemis d’Étienne déchaînèrent contre sa personne, peut-être au Temple même, un tumulte de la populace. Rien n’était plus aisé dans une ville pleine de mendiants, de pèlerins excitables, où des centaines de synagogues pouvaient se communiquer le mot d’ordre d’une conjuration. Il brava la foule, rendant témoignage au Juste, au Fils de l’homme assassiné par les mêmes Israélites qui voulaient sa perte.