Le matin d’été où la porte s’ouvrit, quand il s’en alla au martyre, fut le plus beau des matins. Quelques heures d’attente, et il serait enfin avec le Christ, en Lui, non plus seulement par la possession mystique, mais dans le vis-à-vis sans fin que Job espérait : « Je verrai face à face mon Rédempteur ; je le verrai, et ce sera moi, non un autre. » Entre son âme et Dieu il ne sentirait plus la cloison de chair, le poids du silence. Il trouva douce encore à respirer la lumière de ce monde. Mais, déjà, il percevait, comme étant ailleurs, tout ce qui lui venait des choses d’ici-bas.
Les rues, autour de lui, s’éveillaient ; les dures semelles des soldats sonnaient sur les dalles ; les épées nues brillèrent au soleil montant. Les passants regardaient avec une curiosité ironique ce vieil homme déguenillé qu’on emmenait, les bras derrière le dos. Il entendait peut-être le bourreau qui suivait l’escorte rire avec ses valets. Il ne pensait point à cette écrasante puissance de Rome qu’un bas-relief, contre un arc de triomphe, lui eût montrée sous la figure d’un cavalier indifférent, implacable, dont le cheval appuie son sabot sur la nuque d’un vaincu.
Il cherchait, même à cette heure, des âmes qu’il pourrait conduire au Christ. Comme le centurion, marchant près de lui, le regardait d’un air attristé, il osa l’entretenir du Seigneur ; il lui dit :
— Crois au Dieu vivant ; il me ressuscitera des morts, moi et tous ceux qui croient en Lui[465].
[465] Ce trait, comme les suivants, n’a comme garant que les Apocryphes.
Ils se dirigèrent au sud-ouest de la ville, vers la porte d’Ostie. Là, une femme de grande mine, droite sur la chaussée, le front couvert d’un voile, attendait son passage. Dès qu’il approcha, elle tourna vers lui ses yeux pleins de larmes ; et, joignant ses mains, suppliante, elle cria :
— Paul, homme de Dieu, souviens-toi de moi devant le Seigneur Jésus.
Paul reconnut Plautilla, une patricienne qui assistait intrépidement les chrétiens dans leurs angoisses. D’un ton joyeux il lui dit :
— Bonjour, Plautilla, fille du salut éternel. Prête-moi le voile dont tu couvres ta tête. Je m’en lierai les yeux comme d’un suaire et je laisserai à ta dilection ce gage de mon affection, au nom du Christ.
Ils longèrent, au delà du Tibre, sur la voie d’Ostie, le lieu, à droite de la route, où Constantin empereur devait ériger, en l’honneur de l’Apôtre, une première basilique. Une matrone chrétienne, Lucina, possédait en cet endroit une maison de campagne[466]. Un mille environ plus loin, ils prirent, à gauche, le chemin qui montait vers le plateau. Si Paul considéra, un instant, l’horizon, d’étranges réminiscences vinrent surprendre son cœur : ce grand pays que fermaient à l’Occident les crêtes des monts Sabins et qui descendait, au Sud, jusqu’à la mer, cette plaine, bleuâtre et sereine, où le Tibre tournait entre des buttes vertes, ressemblait à la plaine de Cilicie appuyée aux rampes du Taurus.