[466] Voir Marucci, loc. cit.
Un autre fleuve glissait là-bas… Les jours de son enfance surgirent, puis s’effacèrent ; du Saul de jadis au vieux Paul qui allait mourir il voyait plus de distance que de Tarse à Ostie.
Le soleil se faisait lourd ; la poussière du chemin irritait ses yeux las. Il avançait d’un pied vaillant. Depuis la route de Damas il avait tant marché ! Cette étape était la dernière ; il l’achèverait comme un bon vétéran, du même pas que les jeunes soldats de César ; et, d’un seul coup, il tomberait, comme sur un champ de bataille.
Le point de la banlieue désigné pour l’exécution était un vallon désert et secret ; des sources d’eau salubres lui avaient mérité le nom d’Aquae salviae. Les autorités romaines avaient sans doute choisi cette solitude, de crainte que le spectacle du martyre n’excitât parmi les chrétiens une ferveur contagieuse.
L’escorte s’arrêta près d’un pin. Le condamné requit du centurion la liberté de se recueillir. Il pria debout, les mains étendues, tourné vers l’Orient, vers la ville sainte de ses pères. On l’entendit parler en hébreu à Quelqu’un d’invisible. Sans doute, une suprême fois, il revit ses transgressions lointaines ; il demanda miséricorde, quoique assuré de l’avoir obtenue. Il pria plus encore pour le salut d’Israël, pour les églises qu’il avait fondées, pour toutes les autres, et pour l’Église à venir.
L’arrêt portait qu’il serait, selon la coutume, flagellé avant d’être décapité. Il offrit encore au baiser des verges ses épaules décharnées, creusées par des lanières sans nombre. Toutes ses campagnes, comme sur une stèle, s’y lisaient inscrites en glorieux stigmates.
Puis on lui banda les yeux avec le voile de Plautilla ; il s’agenouilla et tendit le cou en silence. Avide, la terre romaine but la libation du sang libérateur.
Quelques fidèles, de pieuses femmes assistaient, sans doute, du haut de la colline, au sacrifice ; Lucina était, on peut le croire, parmi eux. Ils portèrent le corps saint dans sa villa. Il y reposa jusqu’en 258, jusqu’au temps où il fut réuni à celui de saint Pierre, dans la nécropole de la voie Appienne. On le transféra ensuite, au IVe siècle, sous l’autel de la basilique dédiée à l’Apôtre, Saint-Paul hors les murs.
De là au val des trois fontaines, j’ai suivi, un jour d’été, le trajet de son martyre. J’y suis retourné en automne avec allégresse. La campagne garde un air d’antique sauvagerie. Les lignes du paysage n’ont pas dû changer. A droite, entre une pinède sur une butte, quelques fermes éparses, une tour d’un rouge brun, et l’éperon d’une butte verte, le Tibre lent, sinueux comme le Cydnus, descend toujours vers la plaine immense, appelé par la mer. Au bas de la route, passé deux poteaux de pierre, une allée silencieuse coupe des bosquets d’eucalyptus et de lauriers-roses.
Trois chapelles sont groupées dans le vallon. Celle qui commémore les trois fontaines, maintenant murées, n’eût guère plu à Paul, tel que nous le connaissons : trois cénotaphes, avec des frontons arrondis de marbre noir, portent un caractère d’inanité funèbre. Une vaste mosaïque païenne, au milieu du dallage, représente les quatre saisons. Une grille, dans un coin, enferme le tronçon d’une colonne légendaire où le bourreau, avant de frapper, aurait appuyé la tête du martyr.